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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 00:18

 

 

 

 

La maison d’édition Agone, qui vient de rééditer La Cité à travers l’histoire, nous fait redécouvrir ce texte de Lewis Mumford de 1946 que l’on croirait écrit hier. Merci à Yann R.

 

Les fous gouvernent nos affaires

L’énergie nucléaire vient à nouveau de se montrer pour ce quelle est : une arme de destruction massive. Aujourd’hui comme il y a soixante ans, les mêmes irresponsables décident de notre destin. Et toujours les mêmes mènent ce monde au désastre. Que faut-il de plus pour réveiller les consciences et reprendre en mains notre destin ?

 

Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des buts raisonnables et justifiés.

Jour après jour, sans le moindre écart, les fous suivent leur route et leurs habitudes d’inexorable folie : route et habitudes tellement stéréotypées, tellement communes, qu’elles semblent être les voies normales d’hommes normaux, et non pas les chemins perdus d’hommes penchés sur la mort totale. Sans mandat public d’aucune sorte, les fous ont pris sur eux de nous mener graduellement à ce dernier acte de folie qui corrompra le visage de la terre, balayera les nations des hommes, et, peut-être, mettra fin à toute existence sur la planète elle-même.

Ces fous tiennent une comète par la queue, et ils croient faire preuve d’équilibre mental en la traitant comme si c’était un pétard d’enfant. Ils font joujou. Ils l’expérimentent ; ils rêvent de comètes plus brillantes et plus rapides. Leurs professeurs ne leur ont transmis aucune règle pour contrôler la comète. Alors ils prennent des précautions d’enfants faisant sauter des pétards. Sans demander la permission à personne, ils ont décidé d’organiser un autre jeu avec cette force cosmique, juste pour voir ce qui arrivera en mer dans une guerre « qui ne doit jamais venir ».

Pourquoi laissons-nous les fous jouer sans élever nos voix ? Pourquoi demeurer calmes jusqu’à l’inertie en face d’un tel danger ? Il y a une raison : nous sommes aussi fous qu’ils le sont. Nous considérons la folie de nos dirigeants comme l’expression de la sagesse traditionnelle et du bon sens. Nous les regardons placidement, comme un agent de police drogué qui verrait d’un coup d’œil fatigué et tolérant le vol d’une banque, le meurtre d’un enfant ou le placement d’une machine infernale dans une gare. Notre création donne la mesure de notre folie. Nous regardons les Fous et continuons notre petit bonhomme de chemin.

En vérité, ce sont des machines infernales que les fous, par nous élus et nommés, sont en train de placer. Quand les machines exploseront, les villes sauteront, l’une après l’autre, comme un cordon de pétards, anéantissant et brûlant les derniers vestiges de la vie. Nous savons que les fous construisent encore de telles machines, et nous ne leur demandons même pas pour quelles raisons ; bien plus, nous ne les arrêtons même pas. Aussi bien sommes-nous aussi fous qu’eux : fous vivant parmi les fous ; même pas émus par l’horreur qui s’approche rapidement de nous. Nous ne pensons qu’à l’heure de venir, au jour suivant, à la semaine prochaine, et c’est une preuve de plus de notre folie. Car si nous continuons ainsi, demain sera plus lourd de mort qu’un cimetière.

Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ? N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la démence ont rendus sains d’esprit. […]

Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une phrase intelligible. Car le président, les généraux, les amiraux et les administrateurs nous ont menti au sujet de cette machine infernale. Ils ont menti dans leurs déclarations, et encore bien plus dans leurs silences. Ils mentent parce ce que ce n’est pas une machine infernale, mais des centaines de machines infernales ; et à ce jour, non plus des centaines, mais des milliers. Ces fous débridés auront bientôt assez de puissance pour démanteler, en appuyant sur un bouton, la structure terrestre. De jour en jour, s’augmentent les réserves de chaos.

La puissance que les fous détiennent est d’un tel ordre, que les seuls sains d’esprit savent qu’elle ne doit pas être utilisée. Mais les fous ne veulent pas que nous sachions que cette puissance est trop absolue, trop divine, pour être placée dans des mains humaines : car les fous font gentiment sauter la machine infernale sur leurs genoux, pendant que leurs mains tremblent du désir de presser sur le bouton. Ils nous sourient, ces fous. Ils posent devant les photographes toujours souriants. Ils disent : « Nous sommes plus optimistes que jamais », et leur grimace malsaine prophétise la catastrophe qui nous attend.

De même qu’ils nous mentent à propos du secret qui n’en est pas un, les fous se mentent aussi à eux-mêmes, pour donner à leur mensonge une plus grande apparence de vérité, et à leur folie les dehors de l’équilibre. Ne connaissant à leur machine d’autre emploi que la destruction, ils multiplient nos capacités de destruction. […] Les fous agissent comme si rien n’arrivait, comme si rien n’allait arriver : ils prennent les précautions habituelles du fou avec la confiance du fou. Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être invoquée par les hommes.

Nous savons qu’on ne peut sortir de l’état de folie rapidement, car la coopération des êtres humains ne peut s’acheter bon marché, au prix d’une terreur quelconque. Mais le premier pas, le seul et efficace pas préliminaire, est de détruire la bombe atomique. On ne peut parler comme des hommes sains autour d’une table de paix pendant qu’elle fume sous cette même table. Considérez la menace nucléaire telle qu’elle se présente véritablement : la visible insanité d’une civilisation qui a cessé de respecter la vie et d’obéir aux lois de la vie. Dites qu’en tant qu’hommes, nous sommes trop fiers pour vouloir la destruction du reste de l’humanité, même si cette folie pouvait nous épargner pendant quelques instants dépourvus de signification. Dites que nous sommes trop sages pour imaginer que notre vie aurait une valeur et un but, sécurité ou continuité, dans un monde ruiné par la terreur ou paralysé par la menace de la terreur. […]

Cessons de croire que la puissance cosmique que nous détenons est un pétard d’enfant. Aucun de nous ne devra jamais utiliser la puissance atomique. Laissons-la de côté, comme si elle n’était pas conçue, comme si elle était inconcevable ! Car nous n’avons rien à craindre les uns des autres en dehors de notre folie normale : la folie de ceux qui amènent calmement la fin du monde en barrant leur « t » et en mettant des points sur les « i », comme ils l’ont toujours fait. En dehors de cette foi commune en notre cause commune, le monde est condamné.

En attendant, le système d’horlogerie à l’intérieur de la machine infernale fait tic-tac, et le jour final se rapproche. Le moment de l’action est venu. Les gestes automatiques des fous doivent être brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléaire ! Arrêtez-le dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien rodé des fous.

Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque ose l’imaginer.

Lewis Mumford

 

Paru le 2 mars 1946 dans The Saturday Review of Litterature [trad. fr., sous le titre « Vous êtes fous ! », Esprit, janvier 1947].

 

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