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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 15:52

 



Dans le cadre de l’exposition « La Belgique visionnaire », présentée en 2005 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le commissaire et critique d’art,
membre du Collège de ’Pataphysique, le Bernois Harald Szeemann avait rédigé la présentation que voici.


« Il n’y a pas beaucoup de pays qui nous motivent et passionnent au point de les regarder sous un angle “visionnaire”. J’ai un jour affirmé que seuls la Suisse, l’Autriche et la Belgique pouvaient être envisagés en ces termes. Impossible par exemple d’imaginer une exposition intitulée “Allemagne – ou France, ou encore Espagne – Visionnaire” ; on pourrait par contre imaginer une Angleterre “du spleen”. Mais revenons-en à la Belgique. Il y a eu des précédents : La Suisse visionnaire (1991/92) est née en réaction à l’exposition Quête de l’œuvre d’art totale (1983/84) et aux réflexions qu’elle a suscitées. J’ai remarqué que peu de Suisses (à l’exception d’Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge et de diverses organisations internationales, et d’Adolf Wölfli, artiste malade mental) pouvaient se réclamer d’une “Union de toutes les disciplines artistiques” dans le sens wagnérien du terme, puisque la compréhension et l’expérience d’une Œuvre d’Art Totale présupposent l’utopie d’une nouvelle société. Dans l’ensemble, les Suisses sont satisfaits de leur pays, le tissus social y est fort resserré, les communes y ont une dimension humaine.


« Qui souhaite se démarquer ne remet pas la société en question mais s’isole avec ses propres rêves et a des visions. Pour Austria im Rosennetz (1995/1998), le problème se posait de façon très différente. Il s’agissait de l’enchevêtrement bigarré d’une grande puissance de l’esprit, dans un état réduit aux frontières redessinées après la chute de la monarchie habsbourgeoise. Le projet en Pologne (“Garde toi de quitter tes rêves, tu pourrais te retrouver dans ceux des autres”, 2000/2001) visait à prouver l’existence d’un pays à travers les arts, puisque le Père Ubu avait affirmé son inexistence (“La Pologne n’existe pas”), prenant les nombreuses divisions à la lettre.

« Pour chacune de ces expositions, il m’a paru d’une importance capitale de ne pas suivre une histoire linéaire des arts, mais plutôt d’utiliser des œuvres-clés, un ensemble de sujets entrecroisés, présentés seuls ou en fonction des associations qui m’étaient apparues lors de mon travail de recherche. Les arts plastiques en constituent le fil rouge, mais sont utilisés d’une façon non-historique et dramatique, non-muséale et pédagogique. L’Entrée du Christ à Bruxelles (1888) d’Ensor est l’une de ses clés majeures, un cri dans l’histoire de la peinture européenne : le Christ et l’Internationale, le masque utilisé comme un déguisement et pour éviter tout contact visuel…

« Malheureusement l’état de conservation et les dimensions ne permettent plus un déplacement de Los Angeles dans le pays d’origine où ce chef-d’oeuvre devrait se trouver… Mais il y a aussi, bien sûr, d’autres œuvres visionnaires de Permeke, Spilliaert, Khnopff, Rops, Van den Berghe jusqu’à Delvaux et Magritte, Panamarenko, Broodthaers, Vercruysse, de Cordier, De Bruyckere et Tuymans. Il y a également des cas particuliers comme Charlier et Lizène. Il y a l’histoire de la Belgique, la révolution au théâtre, la frontière linguistique, la politique de colonisation, les rois et les banquiers. La Belgique est un pays de collectionneurs, de commissaires d’exposition et de directeurs de musée excentriques.

« Il y a les dramaturges, Ghelderode, mis en musique par Ligeti, la danse égypto-chrétienne de Charlotte Bara, les grands jours au Théâtre de la Monnaie, les films, de Storck/Ivens à Thierry Zeno, en passant par C’est arrivé près de chez vous, et des acteurs qui ont travaillé aussi pour Buñuel (Michel Lonsdale). Il y a les traditions religieuses comme la Vierge crucifiée barbue et une nouvelle évocation de l’histoire humaine, à partir du silex, par Robert Garcet dans la tour et les souterrains de Eben-Ezer. Il y a les jardins wallons dans lesquels les canons veillent sur la Vierge Marie, les agitations nationales autour de la justice et des affaires de pédophilie.

« Il y a toutes les obsessions du spiritisme, de la mode, du sport, du travestissement, des bandes dessinées, des romans policiers (Simenon), des petits éditeurs (Aelberts), des revues (Daily Bul) et des pataphysiciens (Blavier). Il y a les détectives (Hercule Poirot). Il y a le regard des étrangers (Baudelaire, la Revue Blanche, qui a vu le jour à Bruxelles).

« Et des événements comme Je/Nous/Ik/Wij en 1975 avec Beuys, Ben, Polke, Sieverding et Anatol dans un chapiteau de cirque… Il y a la dégradation du “vieux” Bruxelles. Il y a le Johan van Geluwe of Museum of Museums et un ensemble d’autres itinéraires inhabituels. La Belgique c’est de l’anthropologie locale, mais le regard synthétique, non-historique et poétique doit créer un monde par le biais d’une exposition conçue à partir de la Belgitude : “When Belgitudes Become Form”, tout cela pour le 175e anniversaire de la Belgique au Palais des Beaux-Arts, ce merveilleux bâtiment de Horta destiné à toutes les disciplines artistiques. »

(Harald Szeemann, automne 2004)



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