Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
23 mai 2009 6 23 /05 /mai /2009 08:44

 


Le 18 décembre 2008, consultée sur le « projet de réhabilitation » de l’hôtel Lambert élaborée par l’agence d’Alain-Charles Perrot, la Commission du Vieux Paris avait exprimé son opposition unanime.


Quatre mois plus tard, après un débat public intense, en dépit des observations d’Alexandre Cojannot (le spécialiste de Louis Le Vau introduit in extremis dans petit conseil scientifique chargé de suivre la restauration), et des très nombreuses recommandations de la Commission supérieure des Monuments historiques (section Travaux) du 9 mars dernier, le projet continue de susciter de légitimes inquiétudes, même si on peut relever des évolutions positives (voir l’article « Hôtel Lambert : des bienfaits de la polémique »). Le mardi 5 mai après-midi, lors d’une séance extraordinaire de la Commission du Vieux Paris, l’architecte en chef a présenté en effet un projet, qui ne matérialise toujours pas les évolutions annoncées, et offre encore de nombreux points obscurs, ambigus, voire carrément inquiétants.


Commençons par l’essentiel. Si l’on en croit le dernier jeu de plans, présentés lors de cette séance, le projet prévoit bien d’installer sous un gros quart du jardin suspendu des « locaux techniques » de grandes dimensions (250 m2 sur deux niveaux de sous-sols, sur sept mètres de profondeur), bâtis en « cuvelage » (selon la légende portée sur le plan) avec les risques bien connus de déstabilisation des fondations voisines en cas de crue (les crues décennales monteraient à mi-hauteur de ces parois étanches, mais les reflux latéraux bien plus haut encore). Quand on prétend redresser le grand escalier (qui a joué sur ses souples pilotis), peut-on jouer avec la stabilité de l’ensemble de l’hôtel ?


Sous la cour, pour le garage souterrain qu’il prévoit toujours d’y creuser, l’architecte annonce avoir renoncé au cuvelage au sens précis du mot (l’eau des crues pourrait s’y engouffrer), dont acte, mais pourquoi diable rester fixé sur l’idée d’un garage en sous-sol : il y avait une logique à cela, lorsqu’il s’agissait de garer sept ou huit véhicules, mais, comme le P.L.U. (plan local d’urbanisme) de l’île Saint-Louis interdit d’accroître le nombre de places et les surfaces de parking, pourquoi dénaturer de manière irréversible la cour pavée d’un des plus beaux et des plus authentiques hôtels du Grand siècle pour placer en sous-sol quatre voitures qu’on savait garer précédemment en surface ? Il serait quant même à la fois plus respectueux du patrimoine et plus chic de garer sa voiture dans l’espace des anciennes remises de carrosses que dans un sous-sol bétonné inondable.


Le troisième point d’inquiétude reste l’ascenseur débouchant dans l’ancien cabinet de Nicolas et Jean-Baptiste Lambert. On ne peut que se réjouir qu’on ait renoncé à percer son plafond à poutres et solives peintes (ce qui permet de sauver du même coup l’escalier de Lassus, qui conduit à l’appartement néogothique des combles), et l’on peut remercier vivement le nouveau propriétaire de ce sacrifice, puisqu’il s’agissait selon l’architecte de sa seule exigence ; mais, puisque cet ascenseur ne sert plus qu’à monter du rez-de-chaussée, qui a fort peu de hauteur, au rez-de-jardin, est-il, tout compte fait, nécessaire ? Ne peut- le repousser derrière une cloison voisine, voire se contenter du petit escalier de dégagement qu’on y trouve, pour jouir d’une pièce qui ne soit pas défigurée par le débouché incongru d’un ascenseur ?


Certains points semblent acquis : conservation des huisseries anciennes, plus nombreuses que ce qui était acté dans le dossier initial (mais leur remontage reste à préciser) ; maintien de l’appartement néogothique aménagé dans le comble du corps principal avec ses vitraux (mais quid de la grande cheminée qui y est associée ?) et de l’escalier de Lassus, qui y mène (dont il faudra veiller à améliorer l’enduit extérieur) ; abandon du projet de remplacer par d’improbables restitutions les éléments du XIXe siècle de la cage du grand escalier.


Cependant restent encore bien d’inquiétantes incertitudes sur le passage des réseaux de fluides liés au mode de régulation de la température choisie (les plans montrés ne fixent l’emprise que de quatre gaines verticales), comme des réserves sur des altérations gratuites des distributions initiales (déplacement de la cloison de l’ancienne bibliothèque qui crée une antichambre obscure) et sur des choix patrimoniaux discutables (remplacement des lucarnes existantes pour créer une uniformité fallacieuse ; restitution de pots-à-feu non documentés, et en tout étant de cause surdimensionnés ; surélévation du muret fermant le jardin vers le quai, au risque d’altérer les rapports visuels de proportions.


S’il est légitime et prudent de prévoir un suivi du chantier, il reste encore, à notre sens, à opérer quelques révisions majeures du parti de restauration pour pouvoir se réjouir sans amers regrets de ce qui attend ce chef d’œuvre de l’architecture française.


Claude Mignot
Membre de la commission du Vieux-Paris
Professeur à l’université de Paris-Sorbonne


La Tribune de l’art, article mis en ligne en mai 2009
http://www.latribunedelart.com/Patrimoine/Patrimoine_2009/Lambert_Restauration_Imparfaite_994.htm


Photo : Didier Rykner.

 

Articles et vidéos sur le site
http://lambert.over-blog.org/

 

 

 

 

Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 09:30

 

Message de Jean-François Cabestan

 

Bonsoir à tous,

Si vous avez un moment, plutôt que de vous adonner à la boisson, regardez la nouvelle video sur l’hôtel Lambert, et ne manquez pas de voter. C’est l’un de mes étudiants qui l’a faite : Benoît Crouzet.

http://www.dailymotion.com/relevance/search/hotel+lambert/video/x94m7m_menace-sur-lhotel-lambert_news

Vous pouvez toujours déboucher une bouteille après. C’est toujours utile...

 

Cordialement,
JFC



Lambert aménagé


Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 07:58


 

Grandeur et misères de l’hôtel Lambert
ou comment climatiser un hôtel particulier du XVIIe siècle

 

Jean-François Cabestan donnera une conférence
Le jeudi 30 avril à 18 h
À l’École d’architecture Paris-La Villette
144, avenue de Flandre, 75019 Paris
http://www.paris-lavillette.archi.fr/

Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 07:44



Cet article était destiné à la rubrique « Rebonds » de Libération. Celui-ci l’a refusé…


Dimanche 12 avril 2009



Le 18 décembre dernier, la Commission du Vieux Paris a alerté le Maire de Paris et l’opinion sur la dénaturation importante que subirait l’hôtel Lambert, chef-d’œuvre du XVIIe siècle classé monument historique dès 1862, si le projet de « réhabilitation » élaboré par l’architecte en chef Alain-Charles Perrot pour le frère de l’émir du Qatar n’était pas profondément amendé. Le point principal, sur lequel la Commission était notamment habilitée à émettre un avis, se rapporte à la question du garage dont le terre-plein du jardin suspendu, très en vue, est appelé à faire les frais. Cette option s’accompagne d’une sortie de voitures quai d’Anjou, en plein milieu du mur de soutènement d’origine. L’annonce publique faite par Bertrand Delanoë de son intention de ne pas donner son accord a suscité une réponse ambiguë de Christine Albanel. Loin d’assurer qu’il ne pouvait être question de porter atteinte à la proue de l’île Saint-Louis, c’est-à-dire à un site inscrit au patrimoine de l’Unesco, la ministre a seulement déclaré que « rien n’était décidé ». À la mi-janvier, pour faire face aux réactions et protestations suscitées par la découverte d’autres éléments du dossier sujets à contestation, l’architecte et le représentant du propriétaire entr’ouvrent aux media les portes de l’hôtel. L’architecture de Le Vau et les peintures de Le Brun contribuent pour partie à la réussite de l’opération de séduction : les omissions, demi-vérités, contre-vérités et mensonges proférés par l’architecte alors maître du terrain font le reste. C’est ainsi qu’aux articles alarmistes de décembre succède une salve d’informations rassurantes voire lénifiantes. Pourtant, à ce jour, rien ne permet d’écarter les inquiétudes très vives sur la préservation de l’intégrité patrimoniale de l’un des édifices parmi les plus célèbres de la capitale. Sans doute n’est-il question ni de raser l’hôtel ni d’en démolir les pièces les plus ornées, c’est bien la moindre des choses. Le destin des dedans et les dehors n’en sont pas moins pour partie compromis dans leur authenticité, parfois très gravement.

 

 La transformation la plus barbare concerne le démantèlement du bastion que forme le jardin suspendu, de plain-pied avec l’appartement principal du premier étage. En dépit des dénégations de l’architecte, les dessins de son agence indiquent sans ambiguïté qu’il est prévu d’en surélever le parapet. Le sacrifice d’une disposition aujourd’hui unique à Paris tient dans le vœu de disposer de davantage de places de parking. On en comptait pourtant déjà cinq du temps des précédents propriétaires. En second lieu, la création de deux ascenseurs – celle-ci porte à quatre le nombre des circulations verticales mécaniques – et de trois gaines techniques d’un volume considérable porte une atteinte d’ordre structurel à l’économie de la construction. Ces dispositifs engendrent la destruction d’un escalier du XVIIIe siècle qui jouxte l’escalier d’honneur et, plus grave, l’éventrement du plafond de la chambre à coucher de Jean-Baptiste Lambert, le commanditaire de l’hôtel, dont les poutres et les solives polychromes sont ornées de médaillons historiés, de putti et de rinceaux rehaussés de dorures. On pouvait croire cette dernière pièce – le point d’orgue de la distribution du grand appartement d’apparat – assujettie au régime de protection qui s’impose dans tout le bâtiment. Le projet prévoit d’amputer son volume d’un tiers en faveur du passage d’une gaine technique et de l’une des cages d’ascenseur puis de morceler ce qui en reste à l’aide d’équipements sanitaires incongrus. Selon Alain-Charles Perrot, la climatisation est absente de l’hôtel : il s’agit d’air chauffé ou rafraîchi, distinction assez vaine au regard du volume impressionnant des gaines. S’appuyant sur une analyse des huisseries qui, contrairement à des assertions mensongères, n’a pas été commandée au meilleur spécialiste en la matière, l’architecte prétendait qu’il n’y avait plus rien d’ancien et s’apprêtait à tout remplacer. On attend maintenant les résultats d’une expertise fiable.

 

 D’autres aspects relèvent d’une attitude et d’un savoir faire datés en matière de restauration. Associant dans un flou peu doctrinal les réparations nécessaires et le retour à un état ancien scientifiquement infondé, le maître d’oeuvre souhaite retoucher les toitures, remplacer les lucarnes quitte même à en rajouter et pratiquer des additions d’ordre décoratif : fausses menuiseries, balustrades, potiches et pots-à-feu. En 1964, la « charte de Venise » a formulé des règles autour desquelles se rassemblent aujourd’hui les restaurateurs du monde entier. Elle établit notamment le respect des strates du temps : les autels baroques dans les églises romanes, comme les décors néo-gothiques dans les hôtels classiques. Au mépris de ce texte qui est la doctrine officielle de l’Icomos et du ministère de la Culture en matière de restauration, Alain-Charles Perrot prétend rétablir un état ancien de l’hôtel et s’apprête à ruiner la cohérence de l’appartement de style troubadour aménagé dans les combles sous Napoléon III pour les Czartoryski. Peut-on bafouer la mémoire de cette famille polonaise qui a assuré la restauration, l’entretien et le rayonnement de l’hôtel Lambert pendant un siècle et demi ? Il s’agit en outre d’une œuvre de Jean-Baptiste Lassus, collaborateur de Viollet-le-Duc à Notre-Dame. On n’envisage pas moins d’en retrancher l’escalier en chêne orné de sculptures, une cheminée à hotte et d’intéressants vitraux historiés. Le goût subjectif l’emporte ici sur la valeur patrimoniale objective. Mais la responsabilité de ces choix n’incombe-t-elle pas plutôt à Alberto Pinto, le décorateur auquel ont été soumis tous les locaux ayant perdu leur décor du XVIIe siècle, notamment dans l’aile gauche de l’hôtel dont il est prévu de remanier complètement la distribution ancienne ?

 

Il est consternant de penser que c’est un « architecte en chef des monuments historiques » qui a élaboré ce projet. La campagne envisagée n’est ni une restauration, ni une réhabilitation du bâtiment considéré. C’est une dénaturation profonde du chef d’œuvre du jeune Le Vau – l’architecte de Vaux-le-Vicomte, de la façade sur jardin de Versailles et de l’Institut de France – et de ses adaptations successives. Le Maire de Paris semble décidé à maintenir son veto sur le garage souterrain. On aimerait que les services de l’État réagissent à leur tour, puisqu’en dernier ressort c’est la Ministre de la Culture qui tranchera et délivrera le permis soit de restaurer, soit de dénaturer la distribution de l’hôtel Lambert.

 

Jean-Pierre Babelon,
membre de l’Institut, membre du Comité d’histoire de Paris, conservateur général honoraire du Patrimoine

Jean-François Cabestan, 
architecte du patrimoine, université de Paris 1

Mark K. Deming,
historien, école d’architecture de Paris-Belleville

Pierre Housieaux,
président de l’association pour la Sauvegarde et la Mise en valeur du Paris historique

Antoine Picon,
chercheur à l’école nationale des Ponts et Chaussées, professeur à la Graduate School of Design de l’université Harvard.

Pierre Pinon,
professeur à l’école de Chaillot

Christian Prévost-Marcilhacy,
inspecteur général honoraire des monuments historiques



Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
12 avril 2009 7 12 /04 /avril /2009 09:06

 


« Parfois, je ne peux m’empêcher d’être écœuré, quand je vois l’incurie (...) de certains détruire les édifices que le barbare ou l’ennemi furieux avaient épargnés en raison de leur éminente dignité, ou que le temps, intraitable dévastateur des choses, souffrait volontiers de voir durer éternellement. » 

Leon Battista Alberti, De re aedificatoria,
Florence, 1485, Livre X, Ch. 1, fol. 869-871.






Communiqués des 8 et 9 avril 2009



La commission du Vieux Paris réitère son vœu…

 


Réunie le 1er avril à l’Hôtel de Ville, la commission du Vieux Paris n’a pas que constater les non-concordances entre les différents documents qui lui ont été communiqués. Elle demande donc que la version actualisée du projet lui soit transmise, afin de se prononcer en toute connaissance de cause sur la rénovation de l’hôtel. Elle note en particulier que le dossier reçu par la Ville le 16 mars est daté du 28 février, il ne peut donc pas tenir compte des avis émis par la Commission nationale des monuments historiques du 9 mars !

 

Dans cette attente, elle réitère le vœu émis le 18 décembre 2008, qui exprimait notamment de vives protestations contre l’ampleur et la radicalité des interventions prévues, liées à la mise en œuvre d’un programme beaucoup trop chargé, aboutissant au sacrifice des distributions anciennes et de certains dispositifs architecturaux originels, entraînant le percement de trémies dans les planchers et de saignées dans toutes les maçonneries, au risque d’endommager les décors et les structures. La Commission avait également protesté contre la réalisation de vastes locaux techniques sous la cour et le jardin, en particulier d’un parking sous le jardin.

 

Pierre Housieaux

 

 

 

La commission du Vieux Paris maintient sa position

 

Amendé sur de nombreux points, le projet de transformation de la pointe de l’île Saint-Louis est toujours aussi destructeur.

 

Refondu en fonction des exigences de la Commission nationale des monuments historiques  (CNMH) réunie le 7 mars dernier, le projet de transformation de l’hôtel a été réexaminé par les experts de la Commission du Vieux-Paris (CVP) le 1er de ce mois, suscitant une seconde vague d’indignation et de protestations. La nouvelle mouture des plans transmis par l’agence Perrot n’intègre qu’une partie seulement des modificatifs souhaités par la Commission nationale*. Des incohérences manifestes apparaissent dans les plans, qui portent des indications qu’on ne retrouve pas en élévation ni dans les coupes, et vice-versa. Le caractère expéditif et sommaire d’une révision visiblement effectuée dans l’urgence - les documents graphiques portent curieusement la date du 28 février 2009 : seraient-ils antérieur à la séance de la CNMH du 9 mars ? - ont amené les membres de la CVP à s’interroger sur son actualité. Quelle phase exacte du projet juge-t-on ?

 

 En tout état de cause, actés ou non, les amendements stipulés début mars par la CNMH ne sont pas de nature à rassurer le public. Les plans qui viennent d’être transmis montrent notamment que le volume des locaux souterrains n’a nullement été revu à la baisse. La cour d’honneur serait totalement décaissée, le jardin, à concurrence du tiers de sa surface, et sur sept mètres de profondeur. Les quatre gaines verticales de ventilation visibles sur le plan du rez-de-jardin vont nécessairement de pair avec des ramifications horizontales dont la prolifération utile au confort thermique est incompatible avec la logique constructive de l’édifice. Les allégations fournies par l’agence Perrot au sujet du conditionnement de l’air inspirent d’autant plus de défiance que ce réseau n’est pas figuré en coupe, là où les interventions seraient les plus destructrices. Seuls les dessins d’exécution à grande échelle fournis par le bureau d’étude associé à l’opération permettraient de mesurer l’impact jusqu’ici minimisé de l’intégration des fluides sur l’architecture du bâtiment.

 

La crédibilité de la Commission nationale et du comité de suivi – une caution souvent mise en avant par le ministère - ne sort pas indemne de l’« affaire Lambert ». Les rapports, expertises, avis et amendements formulés par ces deux instances consultatives témoignent d’une erreur manifeste d’appréciation de la valeur patrimoniale de l’objet considéré et des mutilations inhérentes aux transformations qu’on se propose de lui faire subir. Membre de la Commission du Vieux Paris, l’architecte Paul Chemetov a résumé le sentiment général en formulant un message d’une grande virulence à l’encontre du projet de l’hôtel Lambert et en invitant les membres de cette instance à opposer une position très ferme à l’attitude incompréhensible de la Commission nationale. La Commission du Vieux Paris demande qu’une version actualisée du projet lui soit transmise, afin de se prononcer en toute connaissance de cause sur le dossier de rénovation de la pointe de l’île.

 

J.-F. Cabestan

 

* Si l’escalier de Lassus d’abord condamné réapparaît dans l’état projeté, le vœu de suppression des deux salles de bains inconsidérément pratiquées au dessus de la galerie d’Hercule n’a pas été entériné. L’ascenseur litigieux ne transperce plus le plafond de l’appartement de Jean-Baptiste Lambert, mais les injonctions relatives à l’ornementation très critiquée des façades n’ont pas été fidèlement suivies.

 

 

http://lambert.over-blog.org/

 


Je signale sur le site la mise en ligne de courtes interviews. D’abord le témoignage de Bernard Marrey (historien de l’architecture et auteur de nombreux ouvrages sur l’architecture parisienne et les matériaux de construction parmi lesquels Architectures à Paris, 1848-1914, La Tour Eiffel, Le Béton à Paris, La Brique à Paris, Paris sous verre : la ville et ses reflets), puis ceux d’étudiants. Vous trouverez aussi un diaporama montrant les restaurations envisagées.


L’image de l’hôtel Lambert customisé est un montage de Jean-Marc Weremienko, architecte.

 



Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
25 mars 2009 3 25 /03 /mars /2009 05:24



 

L’hôtel Lambert toujours sur le gril

 


Lundi 23 mars 2009


Le 9 mars dernier, la Commission nationale des monuments historiques a avalisé à l’unanimité le projet de transformation conçu par l’architecte en chef Alain-Charles Perrot. Quelques amendements ont été obtenus, mais la situation reste très préoccupante.



Si la presse croit pouvoir rassurer le public, l’association « Paris historique » intensifie son action en faveur de l’hôtel Lambert. En dépit d’un important déshabillage du projet acté le 9 mars dernier par la Commission nationale, les hypothèses d’intervention demeurent globalement inchangées et le projet laisse toujours très fortement à désirer*. L’attitude des experts est incompréhensible : en dépit des convictions des uns et des autres, l’avis favorable obtenu en fin de séance n’a bizarrement souffert aucune abstention. Cette situation inspire des doutes voire une suspicion sur la compétence et l’autorité de cette instance consultative dans l’examen d’un projet de restauration dont nos adhérents et le public informé connaissent désormais l’inacceptable part de vandalisme.


 - Le programme de l’habitation du propriétaire n’a pas été réexaminé en fonction des transformations que le vénérable bâtiment peut raisonnablement supporter. Le principe de la permutation du parking et des locaux techniques souterrains nécessite toujours qu’on enterre d’immenses volumes de béton sous la cour et sous le jardin. L’archéologie, l’architecture et le fragile équilibre structurel de sols intouchés depuis 1640 sont inexplicablement méprisés. 


- La question de la climatisation d’une structure qui présente une inertie remarquable n’a pas même fait l’objet d’un débat. Or, les 100 000 m3 d’air qu’on se propose de conditionner nécessitent une infrastructure aussi mutilante qu’injustifiée dans l’architecture de Le Vau. On redoute non seulement les saignées, les forages et les surépaisseurs qui résulteront de la mise en place des gaines, mais encore les effets induits notamment sur les décors par l’exploitation future de l’installation.


- Le ministère affecte de se reposer sur l’efficacité d’un comité de suivi qui, dans sa composition originelle, n’a guère fait preuve de beaucoup de clairvoyance en avalisant sans sourciller un projet qu’il a bien fallu se résoudre à désosser. L’intégration toute récente de deux historiens pleins de bonne volonté n’offre malheureusement toujours pas la garantie que ce programme de restauration sera réorienté dans de bonnes conditions.

 


Nullement opposée au projet légitime d’adaptation de l’hôtel Lambert aux besoins de son actuel propriétaire, l’association « Paris historique » souhaite que son projet de transformation continue à évoluer en toute transparence. Elle demande notamment que soient actés les deux points suivants :


- L’intégration d’experts reconnus destinés à pallier les insuffisances du comité de suivi dans sa composition actuelle. La présence des archéologues de la maçonnerie, de la charpente et des jardins s’avère indispensable à l’amélioration et à la conduite de ce projet qui, dans ses prescriptions d’ordre patrimonial, n’a pris en considération que la peinture et les décors.


- L’établissement d’un calendrier prévoyant la fréquence des réunions et l’instauration de garanties permettant d’asseoir l’autorité du comité de suivi, notamment dans la validation de ses choix, des modifications et des amendements qu’il pourrait souhaiter voir adopter tout au long de la mise au point du projet et de la tenue du chantier.


Si elle devait n’être pas entendue, l’association se réserve le droit de mener plus loin son action en faisant valoir l’erreur manifeste d’appréciation de l’importance patrimoniale de l’hôtel Lambert et en dénonçant les mutilations inacceptables qu’entraîne le projet de restauration dans sa formulation actuelle.

 


Afin de favoriser la poursuite de la mise à plat du projet d’intervention conçu par Alain-Charles Perrot et avalisé par le ministère, nous invitons les anciens et futurs signataires de la pétition à réitérer ou nous accorder une confiance qui honore notre association. Nous les prions instamment de demeurer mobilisés dans la défense d’une cause qui regarde plus largement les conditions et les stratégies de la transmission du patrimoine architectural en général. 

 

* On trouvera l’inventaire détaillé des amendements entérinés dans un article rédigé par Alexandre Gady dans la revue Momus (« hôtel Lambert, fin du premier acte », mars 2009 ; www.momus.fr).

 


Jean-François Cabestan,                                                
Université Paris I - Panthéon - Sorbonne                          


Pierre Housieaux,
Président, Sauvegarde Paris historique

 


http://lambert.over-blog.org/



Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
3 mars 2009 2 03 /03 /mars /2009 18:39


 

 

Aux signataires de la pétition « Hôtel Lambert »

 

 

Madame, Monsieur,


Merci de votre intérêt pour la sauvegarde de notre patrimoine et plus particulièrement pour celle de l’hôtel Lambert et l’île Saint-Louis. En dépit des articles critiques parus dans la presse et du mouvement d’opinion qui commence à se dessiner, la situation demeure très préoccupante. L’intégration au forceps de deux historiens dans le comité de suivi n’empêche pas le maître d’œuvre Alain-Charles Perrot de camper globalement sur ses positions. La modification du projet n’est pas seulement une affaire d’historiens : à moins d’une révision du programme d’habitation et des normes de confort envisagées, il n’y a aucun moyen d’améliorer l’intervention prévue. Dans l’état actuel des négociations, la pointe de l’île Saint-Louis demeure une zone de non-droit où il est possible d’agir sans considération ni pour le patrimoine ni pour l’architecture. Alain-Charles Perrot s’est expliqué devant la presse. Perdant de vue que l’architecte est juge et partie de l’opération, certains journalistes se sont fait les simples porte-parole de ce dernier.


Du manque d’information de première main résulte que la communauté scientifique et le public des amateurs tardent à se manifester. Pour donner une assise plus solide à notre action, nous avons sollicité les compétences de l’un des rares spécialistes qui connaissent le dossier. Jean-François Cabestan, architecte du patrimoine et enseignant à l’Université de Paris I a proposé de venir nous présenter le projet et les conditions de transformation de l’hôtel Lambert sous la forme d’une conférence illustrée qui se tiendra le

 

mercredi 11 mars prochain à 18h30

 

Nous vous prions de vous préinscrire par téléphone uniquement entre 11h et 18h au 01 48 87 74 31.
 

Cette préinscription est indispensable pour tout le monde, le lieu de la conférence vous sera donné à ce moment-là, il dépend du nombre de personnes. En cas d'affluence, nous constituerons une liste d'attente pour répéter cette intervention.

 

Merci encore pour votre soutien...

Pierre Housieaux

 

 


J’ajoute qu’ayant eu la chance de suivre les cours de M. Cabestan, je puis vous assurer de sa très grande compétence (voir son texte L’« affaire Lambert » reproduit ci-dessous en date du 11 février), et de son sens de l’humour. Comme il prend cela très à coeur, en plus d’en apprendre beaucoup, vous ne risquez pas de vous ennuyer.  

Shige



http://lambert.over-blog.org/



Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 12:48










http://lambert.over-blog.org/






Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
24 février 2009 2 24 /02 /février /2009 08:51

 




 
 

Pour l’hôtel Lambert, faites encore un effort,
Monsieur l’architecte en chef !

Par Claude Mignot


 

Le 18 décembre 2008, la commission du Vieux Paris alertait l’opinion sur la dénaturation importante que subirait l’hôtel Lambert, l’un des grands chefs-d’oeuvre de l’architecture du Grand Siècle, classé Monument historique depuis 1862, si le projet de « réhabilitation » élaboré par l’architecte en chef des Monuments historiques (MH), M. Alain-Charles Perrot, pour le nouveau propriétaire, n’était pas profondément amendé. L’affaire de l’hôtel Lambert, dont Le Monde s’est plusieurs fois fait l’écho, commençait.

 

Réflexion faite, le plus étrange est que les points les plus discutables du projet, voire les plus scandaleux, tiennent moins aux exigences du client qu’aux choix techniques, aux caprices esthétiques et aux erreurs historiques de l’architecte.


Le premier point, celui par lequel le scandale est arrivé, est le parti de creuser et de cuveler de béton la cour et le jardin, pour installer un vaste parking souterrain et les lourds équipements techniques, électriques et géothermiques retenus par M. Perrot.


Il est assez ahurissant qu’un architecte en chef des MH ait pu proposer de creuser le seul authentique jardin « suspendu » du « Paris Grand Siècle » pour établir un garage trouvant son débouché en plein milieu du mur du XVIIe, dans un site classé au Patrimoine mondial.


Ce parti de plan serait écarté, dit-on, mais faut-il revenir simplement au projet initial, que les services de la Ville avaient déjà rejeté : parking sous la cour et plateau technique sous le jardin ? Il présente deux inconvénients majeurs : le passage de béton reliant les deux cuvelages passe sous les caves du corps principal et viendra couper les pilotis de bois sur lequel repose l’hôtel Lambert, comme tous les vieux hôtels de l’île Saint-Louis ; d’autre part, même si le cuvelage technique est un peu réduit, l’authenticité et la beauté du jardin resteront fortement altérées.


Une seule solution est correcte d’un point de vue patrimonial : garer les voitures en surface, dans les anciennes remises de carrosse et dans le passage cocher existant sur le quai, comme le faisaient les Rothschild, les précédents propriétaires, ce qui permettrait de placer tout le plateau technique sous la cour pour dégager les caves, sans creuser sous le jardin.


Le deuxième point, qui fait aussi scandale, touche la dernière pièce du grand appartement du premier étage, avec son plafond à poutres et solives peintes et dorées avec des figures - putti et médaillons -, que l’étude a reconnu comme authentique, avec des restaurations d’extension limitée. Le projet prévoyait de transformer le noble « cabinet » de M. Lambert en salle de bains et dressing, et de détruire un bon tiers du plafond pour faire passer un ascenseur et une énorme gaine technique. Devant la presse en janvier, l’architecte reconnaissait l’écueil, « concession faite au propriétaire », qui souhaitait un accès direct par ascenseur à sa chambre.


On attendait plutôt qu’il trouve la bonne passe pour l’éviter… derrière la cloison qui retranche depuis le XVIIIe ou le XIXe un quart environ du grand cabinet de travail d’origine, l’ascenseur pouvant remplacer le petit escalier de dégagement installé là. Et, si on y retrouve le quart manquant du plafond peint d’origine, il faudra savoir persuader le nouveau propriétaire, qui aime, dit-on, l’art et Paris, qu’on a des devoirs vis-à-vis du patrimoine qu’on occupe, et que, pour préserver cette découverte, il faudra se satisfaire d’un ascenseur s’arrêtant au premier étage (deux autres ascenseurs n’étant pas si loin) pour ne pas détruire ce qu’on viendrait à découvrir.


Le troisième point est sans doute moins spectaculaire, mais, pour l’architecture comme pour la haute couture, tout est dans les détails autant que dans le grand dessin. Il touche à la doctrine de restauration, qui a fait pourtant l’objet d’accords internationaux signés par la France, la charte de Venise en 1965 et la convention européenne de Grenade en 1985, et dont la règle majeure est le respect des strates de l’histoire.


Or le prince polonais Adam Czartoryski, qui rachète l’hôtel en 1842 et dont la famille le possède jusqu’en 1976, opère une importante restauration avant d’accueillir dans ses salons tous les exilés polonais de Paris et quelques-unes des gloires de la France littéraire. Pourquoi vouloir gommer toute trace de cette seconde brillante période pour restituer un pseudo-état XVIIIe ?


Il est absurde de vouloir remplacer dans la cage du grand escalier la balustrade haute, créée au XIXe, par une balustrade neuve, en s’appuyant sur une gravure dont on peut démontrer la fausseté, comme de substituer au lanternon zénithal en place un lanternon neuf, dont le modèle n’est pas documenté. Absurde aussi de changer le dessin des lucarnes, dont la plupart datent de cette même époque, d’autant que l’opération conduit à déposer les beaux vitraux qui éclairent le corridor de l’atelier installé dans les combles pour le prince polonais par J.-B. Lassus, le restaurateur de la Sainte-Chapelle, à Paris.


En fait, si les deux commissions, qui doivent se réunir prochainement, n’y mettent pas leur veto, c’est tout cet appartement néogothique, y compris l’escalier qui y mène, que s’apprêtent à faire disparaître M. Perrot et M. Pinto, le décorateur dont le rôle est sans doute plus important que ce qu’on en a dit jusqu’ici.


Pourquoi diable faut-il une campagne de presse et d’opinion pour obtenir le respect de notre patrimoine ? Tous les atouts semblaient pourtant ici réunis : un propriétaire amoureux des arts, prêt à dépenser sans compter et donnant carte blanche à un architecte des Monuments historiques, épaulé par un comité scientifique. Mais voilà : l’architecte a une vision archaïque de la restauration, le comité ne comprenait jusqu’il y a quelques semaines ni spécialiste d’architecture ni spécialiste du second-oeuvre, et le ministère pilotait le tout en direct dans le secret.


Maintenant que le dossier est public, espérons que le bon sens patrimonial l’emportera et que l’hôtel Lambert pourra retrouver sa splendeur.


 

Claude Mignot est professeur d’histoire de l’art et de l’architecture à l’université de Paris-Sorbonne, membre de la commission du Vieux Paris.


http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/02/23/pour-l-hotel-lambert-faites-encore-un-effort-monsieur-l-architecte-en-chef-par-claude-mignot_1159186_3232.html#xtor=EPR-32280156




F. Contet, Les Vieux Hôtels de Paris. 

 

 

J’ajoute qu’il y a à peine plus de 1 000 signatures à la pétition. C’est peu pour défendre un tel bâtiment. Je redonne le lien, http://lambert.over-blog.org/

 

 

 

Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article
11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 06:39


 

L’hôtel particulier construit au XVIIe siècle, situé sur l’Île Saint-Louis à Paris, est menacé par d’importants travaux de réaménagement.


Rendez-vous sur le blog « Sauvons l’hôtel Lambert ! »
http://lambert.over-blog.org/






 

L’« affaire Lambert »
Par Jean-François Cabestan (février 2009)

 


Morceau de bravoure de l’habitat parisien dû à Le Vau et décoré par Le Brun, l’hôtel Lambert édifié au XVIIe siècle à la proue de l’île Saint-Louis a été cédé récemment à un prince qataris, grand amateur d’art français. Ce dernier a chargé Alain-Charles Perrot, architecte en chef des monuments historiques d’un projet de restauration qui prévoit le retour de l’ancienne construction aujourd’hui redivisée à sa vocation originelle de résidence privée. Or les travaux prévus soulèvent une indignation unanime chez les spécialistes. Les pièces à conviction rassemblées ici tentent d’expliquer cette controverse.

 

À l’heure où le profit touristique et la rentabilité économique envahissent tous les échelons décisionnels, les édifices du passé reçoivent de plein fouet les effets d’une vague de vandalisme sans précédent. L’énormité des budgets et l’importance des campagnes de travaux s’inscrivent de plus en plus difficilement dans la continuité des cycles de transformation traditionnels. Il s’agit d’opérations choc qui, de fond en comble et jusque dans les épaisseurs des monuments, orchestrent avec faste une éradication massive de la substance historique, l’asservissement des systèmes distributifs originaux à un programme arbitraire ou à la fluidification de la masse touristique escomptée. La surimposition d’une image flatteuse, destinée à s’attirer les suffrages supposés d’un public courtisé à grand renfort de médiatisation ruine ce qu’il reste d’authenticité. C’est le retour en force à un façadisme plus dévastateur que jamais, qui traduit de manière poignante une absence de culture architecturale élémentaire très généralement partagée. L’« affaire Lambert » montre que cette stratégie patrimoniale appliquée aux grands sites gangrène désormais l’appréciation de l’intégralité du patrimoine bâti. Stigmatiser la naïveté, l’aveuglement ou la mauvaise foi de ceux qui se félicitent à l’avance du résultat et qui ont la faiblesse de croire que tel certain chalet des alpages, l’hôtel Lambert pourrait être « rebâti plus beau qu’avant » est une tâche à laquelle il est scandaleux qu’il faille s’atteler d’urgence.

 
 

Substance historique

Au moment où la tapageuse recomposition d’un Versailles toujours plus artificiel – et peut-être bientôt des Tuileries – focalise l’actualité, l’examen de ce cas d’espèces vient à point nommé : l’hôtel Lambert se prête à une démonstration facile. La demeure du XVIIe siècle cristallise en un concentré unique, tangible et particulièrement chéri d’un public très large l’ensemble de ce qu’on regroupe sous le vocable de substance historique. L’explicitation de cette dernière est d’autant plus nécessaire que maints observateurs peu au fait de ce qu’implique une intervention du type de celle à laquelle il s’agit de soustraire l’hôtel Lambert se demandent  en toute bonne foi ce que les spécialistes trouvent à y redire. Disons d’entrée de jeu que l’appréciation de la substance historique est l’effet d’une attitude intellectuelle qui réunit professionnels, décideurs et amateurs autour des ensembles architecturaux du passé. De ce regard critique nullement passéiste résulte une évaluation dynamique du patrimoine, considéré sous l’angle de ses qualités intrinsèques, de son potentiel de réutilisation et des conditions de sa transmission aux générations futures. Il s’agit d’une démarche patiente, préoccupée de l’expertise de ce qu’est l’ensemble bâti et de ce qu’il pourrait devenir. La connaissance de l’histoire des villes ne prêche nullement en faveur d’une dévotion inconditionnelle aux constructions du passé. Celle-ci se révélerait incompatible avec l’émergence de chefs-d’œuvre dont la réalisation s’est souvent faite au détriment d’édifices antérieurs non moins remarquables. La prospérité actuelle d’un secteur particulièrement convoité incline cependant à penser que dans sa configuration présente, l’île Saint-Louis s’apprête à traverser XXIe siècle sans que s’impose l’urgence d’une recomposition spectaculaire. Or, avant de renvoyer à un parti de restauration discutable, les hypothèses de transformation de l’hôtel Lambert génèrent un projet d’architecture qui compromet l’intégrité physique et l’authenticité de l’île en un point stratégique. Il n’y a aucune raison d’attendre que le public se résigne sans une contrepartie significative – l’excellence voire l’audace d’un projet qui ferait l’unanimité – au sabotage irrémédiable d’un ensemble patrimonial majeur.

 


Authenticité des sols

L’histoire de l’île Saint-Louis ne remonte guère qu’au début du XVIIe siècle, mais l’examen des parcellaires anciens témoigne du succès de l’opération. Reliée dès l’origine à la rive droite, à la rive gauche et à l’île de la Cité par trois ponts, l’île Saint-Louis presque oubliée par l’haussmannisation demeure remarquablement étrangère aux processus de transformation qui affectent la capitale. Aucune ligne de métro, aucun souterrain automobile, aucun parking enterré, aucune émergence de voitures, de piétons ou d’air vicié ne vient se superposer à la dialectique du rapport par essence fluctuant qui prévaut entre le niveau des eaux de la Seine et le profil des voies défini par l’ingénieur Marie. L’authenticité de cette stratigraphie à peine altérée par le réseau des égouts confère à l’île Saint-Louis une qualité de sol très rare à Paris, repérable dans les tissus constitués des villes où le principe de la dalle ne s’est pas manifesté. Par un phénomène d’inversion lié au retournement alors à ses débuts de la ville sur le fleuve, les demeures les plus luxueuses ont été édifiées bien en vue sur les quais, l’habitat du plus grand nombre se lovant dans les intériorités de la trame viaire orthogonale. Deux constructions – les hôtels de Bretonvilliers et Lambert – se distinguaient du bâti ambiant par une adaptation du type de la demeure « entre cour et jardin » à la topographie effilée de la proue de l’île. À la faveur d’intenses terrassements et de la mise en œuvre de levées de terre protectrices, l’une et l’autre disposaient de jardins suspendus desquels s’offrait un coup d’œil magistral sur l’amont du fleuve et le levant.


 

Un modèle

Le projet conçu par Le Vau pour son client présente un degré d’inventivité qui hantera durablement l’imaginaire tous ceux qui eurent à bâtir en aval et, plus tard, sur les boulevards. La répartition tant plein que vide des corps de logis sur la parcelle, l’articulation des volumes dans l’espace et l’épannelage de l’édifice traduisent un travail en coupe d’une virtuosité rare à Paris à cette époque. Le jeune maître d’œuvre y matérialise avec brio le rapport inédit que certains particuliers fortunés souhaitent établir entre leur univers domestique, l’espace public et les lointains. Son bâtiment offre un concentré d’effets architecturaux et une écriture d’un caractère si novateur qu’aucune construction de son temps ne peut l’égaler, pas même l’hôtel de Bretonvilliers, qui en inspire le parti général. Censeur intransigeant, Jacques-François Bondel confirme la pérennité de la valeur de modèle de l’hôtel Lambert au milieu du règne de Louis XV. L’application maîtrisée du langage de l’architecture classique aux façades d’un édifice de cette complexité est une première dans l’habitat parisien. Sur rue, des bossages savamment dessinés expriment la minéralité de l’édifice et le fronton de la porte cochère annonce avec discrétion le type de langage qui s’imposera plus loin. À l’intérieur de la parcelle, selon une dialectique d’origine palladienne, l’utilisation simultanée des ordres superposés et de l’ordre colossal est une idée féconde. Cette adaptation d’une écriture contrastée en fonction de la distance de l’observateur et le correctif qu’on peut y apporter en jouant sur la proportion des colonnes offrent une démonstration éclatante de l’efficacité d’un système que Perrault portera au Louvre à une échelle grandiose. En altitude, l’épannelage des combles témoigne d’une créativité analogue. La toiture en pavillon destinée à magnifier la cage d’escalier appartient à un registre sans avenir immédiat, mais l’adaptation du comble asymétrique à la réalité du corps de logis entre cour et jardin connaîtra un succès immense. Dans les villes où les réglementations urbaines légifèrent sur la hauteur de l’entablement, le souhait de gagner du volume utile érigera cette combinaison de l’étage-attique et du comble à trois pentes en recette.


 

Promenade architecturale

La distribution de l’hôtel Lambert intègre la matérialisation d’un circuit qui fédère l’ensemble de la parcelle. La multiplication des effets produits vise tout autant à articuler la juxtaposition et la superposition des éléments du programme qu’à retarder et magnifier l’accès à un point de vue majeur. Circonstanciée par le cadrage du passage cocher, la découverte de la cour d’honneur fait converger les regards vers le fond de cet espace oblong et resserré. Les portiques superposés de la cage d’escalier et le comble en pavillon y forment un motif spectaculaire qui signale l’entrée du bâtiment. Un premier emmarchement pratiqué entre les colonnes assure la transition entre les dehors et le dedans. Un repos se présente, d’où divergent deux volées symétriques : celle de droite conduit à l’étage destiné à Jean-Baptiste Lambert. Son appartement consiste en deux séquences de pièces distinctes contenues dans deux ailes disposées en équerre. Le dièdre des façades détermine la géométrie d’un jardin de plain-pied d’autant plus saisissant qu’on croyait avoir abandonné tout sol susceptible d’être planté. Le parapet pratiqué en bordure de terrasse dissimule le quai et le mouvement qui s’y fait. Pour tous les locaux orientés de ce côté, il en résulte une appropriation des vues cadrées qui majorent à l’infini l’étendue réelle de la parcelle. La poursuite de la découverte de l’hôtel exige qu’on regagne la cage d’escalier. Une longue volée droite aboutit à l’étage destiné à madame Lambert – le second étage carré – dont la distribution et la décoration lui confèrent son statut exceptionnel de piano nobile. Une enfilade spectaculaire – environ 50 mètres – y met en valeur la plus grande longueur bâtie de l’hôtel. Celle-ci inclut la célèbre galerie décorée par Le Brun, dont le bow-window pratiqué à l’extrémité constitue l’apothéose et le point d’orgue de la promenade architecturale.

 


Tribulations

En pérennisant le principe d’un franchissement de la Seine inauguré sous Louis-Philippe à la hauteur de la pointe de l’île, le pont Sully entérine la redéfinition du contexte urbain local. La diagonale de l’ouvrage d’art tendue entre la colonne de Juillet et la lanterne du Panthéon prend l’étrave de l’île Saint-Louis en écharpe et consomme le démantèlement de l’hôtel voisin de Bretonvilliers. Le périmètre de l’hôtel Lambert est épargné de justesse, mais la volonté de raccorder le quai d’Anjou au tablier du nouveau pont entraîne le relèvement de la voirie à l’extrémité de l’île et l’ensevelissement du mur de soutènement de la terrasse. Pour protéger l’intimité compromise du jardin, on plante les marronniers encore visibles et le parapet sera muni d’une grille. À l’intérieur de son enceinte, beaucoup plus favorisé par le sort que maints édifices du Marais de la même génération, l’hôtel Lambert traverse les âges sans atteinte majeure à l’intégrité de son architecture. Mieux, au XVIIIe siècle, l’annexion la parcelle voisine – l’actuel 3, quai d’Anjou – permet d’éviter un morcellement des appartements – la galerie, notamment – qui s’impose dans presque toutes les grandes demeures analogues. L’aménagement intérieur de l’hôtel se caractérise aujourd’hui par la juxtaposition de décors appartenant à des époques diverses. Si le souvenir de l’œuvre de Le Vau est très présent dans les appartements des époux Lambert, les noms de Viollet-le-Duc, de Lassus, de Dupont et de Mongiardini se rattachent à des restaurations et à des aménagements des XIXe et XXe siècle, tous très respectueux de l’intégrité structurelle de l’édifice. Des épisodes telle que l’installation éphémère d’une matelasserie et d’un pensionnat de jeunes filles au début du XIXe siècle n’ont engendré que des adaptations superficielles. Caves voûtées, jardin suspendu, façades, murs de refend, planchers à la française, cloisons, escaliers, et charpente offrent le témoignage rarissime et presque intact de l’art de bâtir à Paris sous le règne de Louis XIII.


 

Le projet

Selon un usage courant dans la restauration des édifices classés, la maîtrise d’œuvre fait l’objet d’un partage entre deux praticiens. À l’« en chef » Alain-Charles Perrot incombe la responsabilité de la restauration des extérieurs et ceux des intérieurs dont les décors sont réputés présenter un intérêt historique. Le décorateur Alberto Pinto prend en charge la transformation de tout ce qui n’est pas orné. Cette appréciation schizophrénique de la mission à remplir où le décor l’emporte sur la structure a des implications très lourdes sur le projet. Destiné à un usage privé, on pouvait a priori miser sur la continuité d’une adéquation heureuse entre l’ancien programme de l’hôtel et celui de la résidence de l’actuel propriétaire. Si les maîtres, leurs invités et les domestiques ne sont ni plus ni moins nombreux que du temps des Lambert, l’évolution des mœurs et des normes de confort entraîne l’augmentation et une hypertrophie des locaux nécessaires. C’est au chausse-pied qu’on entreprend de faire rentrer le nouvel organigramme dans les 3300 m2 de SHON que comporte l’enveloppe du XVIIe siècle. L’aménagement de nombreuses suites hôtelières de goût international engendre le saucissonnage des deux grands plains-pieds savamment hiérarchisés et l’assujettissement de leur cohérence aux effets d’une répétitivité triviale. La fluidification des circulations verticales, la climatisation des appartements de maître et l’importance des réseaux entraînent parallèlement l’installation de plusieurs gaines techniques d’un volume considérable. Celle qu’il est prévu de pratiquer toute hauteur dans le logis entre cour et jardin pour abriter une cabine d’ascenseur et des tuyauteries aurait une section d’environ 9 mètres carrés. Tout au plus les maîtres d’œuvre font-ils mine de déplorer la dépose d’un plancher à la française dans un local pudiquement répertorié sous le cote D 1013, dont on découvre qu’il s’agit de la propre chambre à coucher de feu Jean-Baptiste Lambert. Comment ne pas s’inquiéter des multiples ouvrages que balayera le coulage de cette cage de béton disproportionnée, dont un escalier établi par Lassus dans les parties hautes de l’édifice ? À rez-de-chaussée, on prévoit de saturer les locaux naguère dévolus au garage et à la circulation des voitures de chambres de domestiques, d’équipements sanitaires et d’installations sportives. Dans l’état actuel du projet, le jardin suspendu ferait les frais du bourrage de la parcelle et accueillerait les voitures chassées de la place qu’elles occupaient naguère. Il est prévu que cette opération se manifeste sur le quai par une porte de garage à double battants pratiqué dans le plein du mur de soutènement côté Seine et par la surélévation du parapet qui le couronne. On ne peut qu’attirer l’attention du public sur l’importance des destructions qu’exige la reconversion drastique des dedans. Déplacement de points porteurs, reprises en sous-œuvre, recomposition des cloisonnements et suppressions de multiples cheminées porteraient une violente atteinte à la cohérence structurelle initiale. À l’extérieur, il va de soi que l’ambition folle du retour à un état idéalisé entraînerait une perte de substance historique plus manifeste encore.

Puisse l’heureux propriétaire de l’hôtel Lambert saisir l’opportunité de la controverse qu’inspire ce projet canaille pour reconsidérer le bien-fondé de plusieurs des options envisagées. Si l’absence de cohérence des hypothèses de restauration peut échapper au profane, la piètre qualité de l’intégration d’un programme trop lourd apparaît de manière flagrante. Le fleurissement discutable des extérieurs et le retour hasardeux à un état idéal sont une contrepartie d’un cynisme étranger à l’approche scientifique. À l’aune de la valeur historique et architecturale du bâtiment, les améliorations de confort et les équipements projetés font figure de gadgets dérisoires engendrant la normalisation aberrante d’un édifice unique de même qu’un risque de moins-value immobilière. Il existe d’autres moyens de répondre aux vœux du commanditaire. Insultant camouflet infligé à l’exercice de la profession d’architecte restaurateur, la réalisation de ce projet constituerait un précédent fatal à un moment où du désengagement national résulte que des édifices de toutes époques et de premier ordre se bradent dans la France entière. Du point de vue des stratégies patrimoniales, l’absence d’implication des pouvoirs publics sur ce cas d’espèces où la raison d’État n’a nul motif d’être invoquée est de nature à saper durablement l’autorité dont jouissent nombre de praticiens français sur la scène internationale.

 

Jean-François Cabestan, architecte du patrimoine et maître de conférences à Paris I, où il anime un séminaire « Habitat et patrimoine », est spécialiste de l’histoire de la genèse et des transformations de l’architecture domestique parisienne. Il est l’auteur de La Conquête du plain-pied, l’immeuble à Paris au XVIIIe siècle, publié en 2004 aux éditions Picard.


 

Les deux photos de l’hôtel proviennent du site « Les Ménines » qui lui a consacré plusieurs articles descriptifs. (http://lesmenines.mabulle.com/index.php/L-hotel-lambert)

 

 

 

Repost 0
Published by shige - dans Architecture
commenter cet article

Présentation

Recherche

Archives