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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 07:33

 

 

 

Voici un entretien avec Éric Ouzounian (dont deux de ses articles figurent plus bas) réalisé en 2008 au moment de la parution de son livre Vers un Tchernobyl français ? par Agoravox.

 

Vers-Tchernobyl-francais.jpg

 

Nucléaire français : la réalité dépasse la fission
Par Olivier Bailly

 

(…)

N’est-il pas symptomatique que la prise de conscience sur les dangers du nucléaire, auparavant limitée aux militants écologistes, se répande largement dans l’opinion publique ?

Les gens ne sont pas fous et voient comment tout le monde travaille : il n’y a pas de moyens, on bosse à l’arrache. C’est pareil partout. Et ils se disent que si une centrale saute ce sera pour les mêmes raisons. On n’est pas là dans les délires de l’extrême gauche, tout le monde peut établir ce constat.

 

La transparence à propos du nucléaire est-elle possible ?

Pas complètement. On ne peut pas tout raconter. C’est un dossier compliqué difficile à vulgariser. On peut essayer d’être pédagogique, mais c’est limité. On peut expliquer par exemple, dans le cas du risque incendie, qu’il faut des pompiers en permanence dans les centrales. On peut dire aussi qu’avec le réchauffement climatique et la montée des eaux il faudrait éviter de construire des centrales au bord des rivières.

 

(…)

Le principal argument de votre livre c’est que l’État rogne sur des dépenses nécessaires.

Il y a dix ans, chez EDF, circulait un document interne qui expliquait qu’EDF deviendrait une machine à faire du cash pour l’État. Comment ? En exportant l’électricité, en rognant sur la recherche, mais surtout en réduisant les coûts de personnel. Les calculs sont faciles à faire : le combustible et les amortissements représentent des coûts incompressibles. Il reste le personnel. Donc on sous-traite et l’État se frotte les mains. Cette affaire de sous-traitance, c’est ce qu’il y a de plus dangereux. On est dans le schéma AZF. Ça peut arriver de la même façon. Pour l’instant, il y a encore un culte de la sécurité chez EDF. On n’est pas encore à l’ère soviétique, mais ça arrive… Le problème avec le nucléaire c’est que l’État se comporte comme un actionnaire privé. Et l’actionnaire ce qu’il veut ce sont des dividendes. Or, il faut une intervention de l’État pour limiter la casse donc on est dans une contradiction. L’Autorité de sécurité nucléaire peut dire « on ferme le prochain EPR parce que Bouygues fait des économies sur le béton », mais on ne le fera pas parce qu’il faut exporter. Il faut du cash. L’électricité ne se stocke pas…

 

Les politiques brillent par leur absence.

Les politiques ne connaissent pas le dossier. Pour eux, si avec le nucléaire l’énergie coûte moins cher, alors faisons du nucléaire. Du moment que les gens sont contents. À Chinon, par exemple, les élus sont contents. Les gens aussi. La taxe professionnelle rapporte beaucoup à la ville. Il faut que les politiques prennent le problème en compte. Le nucléaire n’est pas une énergie propre, certes. Alors si on en fait, autant le faire bien.

 

En termes de santé publique, les risques sont-ils réels ?

En Belgique, il y a eu récemment un accident similaire à ce qui est arrivé au Tricastin. La Belgique l’a classé en niveau 3, la France en niveau 1. L’Autorité de sûreté nucléaire classe tout en 0 (écart) ou 1 (anomalie) alors que l’échelle internationale Inès comporte sept catégories. Sur ce point, le réseau Sortir du nucléaire a raison quand il prétend que l’ASN se fout du monde. Pour en revenir à la santé publique, les riverains des centrales reçoivent chaque année des pastilles d’iode. Ces pastilles pour qu’elles soient efficaces doivent être prises quatre heures après une alerte. Au Tricastin, les gens ont été informés cinq heures après. La sécurité civile n’est pas au point s’il arrive un accident majeur.

 

Avec l’ouverture du marché de l’énergie, est-ce illusoire d’imaginer en France des centrales low-cost, construites par la Chine, par exemple ?

Oui. Par la Chine, non, mais par des membres de l’UE, comme la Pologne ou la Roumanie, pourquoi pas ? L’UE, entre le libéralisme et les velléités écologistes, est contradictoire. L’écologie est un luxe, mais cela va devenir incontournable sinon on va tous mourir. Je pense que là-dessus le dogme libéral va se fissurer car on ne peut pas confier la gestion du nucléaire à n’importe qui.

 

(…)

Le nucléaire en France, une affaire d’argent avant tout ?

Les vieilles centrales tiendront encore dix ans. Le problème c’est pourquoi les fait-on durer dix ans de plus ? Tout simplement pour les amortissements qui font monter les cours de la bourse. C’est là qu’on voit que les ingénieurs ont perdu le pouvoir au profit des financiers. Les ingénieurs ont une culture de la sécurité, les financiers une culture du rendement. C’est un symptôme qui illustre l’état du nucléaire en France. Si on prend la question sous l’angle financier on comprend tout.

 

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 06:39

 

 

 

Lecture d’un article hallucinant sur le site de L’Expansion, journal qui entame son virage anticapitaliste. J’en livre des extraits.

 

Énergie nucléaire : intox et fausses vérités
Par François Dauphin

 

Depuis 72 heures, nous assistons à l’intervention en direct de dizaines d’intervenants parfois récemment promus experts en matière énergétique et qui nous abreuvent de fausses vérités. Alors essayons d’en rétablir quelques-unes.

 

Les centrales nucléaires françaises sont de conception beaucoup plus fiable que les centrales japonaises : Faux

Les centrales françaises comme les centrales japonaises sont pour la plupart des centrales à eau légère. Si les unes sont à eau pressurisée et les autres à eau bouillante, rien ne les différencie significativement en matière de conception et le double circuit permettant de récupérer les calories dans les centrales françaises ne les met nullement à l’abri d’un événement du type de celui subi actuellement à la centrale de Fukushima. Les deux types de centrales répondent d’ailleurs aux mêmes normes internationales de sécurité.

 

Stopper le nucléaire reviendrait à relancer la production d’énergie  carbonée, émettrice de CO2 : Faux

Le Conseil européen pour les énergies renouvelables a publié en 2010 une étude montrant que nous pourrions couvrir 100 % de nos besoins avec des énergies renouvelables dès 2050. De nombreuses études internationales font le même constat. Le problème n’est donc pas technique mais économique.

 

Les conditions japonaises (tremblement de terre, tsunami) sont exceptionnelles, de telles conditions ne peuvent arriver en France : Faux

Les centrales nucléaires sont dimensionnées en fonction des caractéristiques sismiques de chaque site. Ce qui est en cause à Fukushima, ce n’est pas le niveau absolu de protection de la centrale mais l’erreur d’appréciation entre le niveau de protection et celui du risque encouru (en l’occurrence une vague de 13 mètres pour une protection de 10). La même  erreur s’est produite en 1999 sur la centrale du Blayais en Gironde. Ce sont donc les marges de tolérance aux risques encourus qui sont insuffisantes et celles-ci sont hélas universelles à travers le monde.

 

La production solaire c’est bien beau, mais ça ne fonctionne pas pendant les pics de consommation : Faux

En matière de production thermo-solaire la possibilité de stoker l’énergie dans des bacs de sels de nitrate fonctionne parfaitement et permet de décaler de plus de 7 heures la production d’électricité par rapport au pic de production solaire. En matière de photovoltaïque, la production peut être stockée sous de multiples formes (barrages, air comprimé en cavité saline, hydrogène). Le problème n’est donc pas technique mais économique (et logistique).

 

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 05:45

 

 

 

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Le site Owni que je découvre propose trois bons articles sur le nucléaire. Le premier signé Andréa Fradin rappelle le rôle d’Areva à Fukushima ; les deux autres, qui se complètent bien, évoquent sous la plume d’Éric Ouzounian (Vers un Tchernobyl français ?), les dangers, y compris sismiques, qui guettent les centrales en France et le rôle de l’État « actionnaire prédateur » du nucléaire.

 

Areva au cœur du réacteur de Fukushima

 

Dès le mois de mai 2001, une procédure ouverte aux États-Unis condamnait l'utilisation du MOX dans le réacteur 3 de Fukushima. Une centrale alimentée par Areva. Des experts de Greenpeace prévoyaient les risques.

(…) En marge de la complexité du combustible, Greenpeace pointait également du doigt la faiblesse des normes qualité de Belgonucléaire, en charge, à la fin des années 1990, de l’assemblage du MOX, avant le recentrage de la production sur la filiale d’Areva :

« Ce que montre les preuves, c’est que Belgonucléaire n’a pas produit les assurances suffisantes que le combustible nucléaire MOX Fukushima-1-3 a été produit selon les plus hauts critères de qualité, et que dans l’éventualité d’un incident il resterait intact. »

En outre, on sait depuis 2002 que Tepco (Tokyo Electric Power Company), la compagnie électrique qui exploite la centrale de Fukushima, a falsifié les résultats des contrôles qualité menés sur certains de ses réacteurs. Deux ans plus tôt dans son rapport, Greenpeace suspectait aussi fortement Belgonucléaire de falsification. À l’époque, un scandale similaire éclatait, impliquant l’un des concurrents du fournisseur belge, la British Nuclear Fuels Limited (BNFL), et « forçant, écrivait alors Greenpeace, à repousser tous les projets MOX au Japon » (p. 7). Et d’ajouter : « des preuves ont indiqué que les problèmes qui ont mené à la falsification des données du contrôle qualité du combustible MOX à la BNFL pouvaient avoir été rencontrés à Belgonucléaire. » (p. 7)

Un rapport du Département à l’Énergie américain, daté de 2003, revient par ailleurs sur l’existence de falsifications, expliquant que « des fissures dans les structures qui maintiennent le combustible nucléaire en place dans le cœur des réacteurs des centrales Tepco » avaient été dissimulées. (p. 8).

Cette révélation a entraîné la démission de nombreux cadres de Tepco, ainsi que la fermeture, pendant une année, de la centrale de Fukushima. Elle explique aussi la suspension de la livraison de MOX à Fukushima, entre 1999 et 2010. À l’époque du rapport de Greenpeace, près de 32 assemblages de combustible MOX réalisés par Belgonucléaire, étaient restés en attente de livraison. Ce n’est que le 18 septembre dernier que ces livraisons ont repris ; le réacteur 3 fonctionne à l’aide de ce combustible depuis octobre. Contacté par OWNI, le porte-parole d’Areva confirme l’implication de l’entreprise dans la centrale de Fukushima, indiquant que « le réacteur 3 fonctionnait avec 30 % de MOX ».

Instabilité des réacteurs en présence de MOX, labilité des procédés de fabrication et falsifications de données : ces différents points étaient ainsi déjà répertoriés, dans des documents publics, dès le début des années 2000. À ces différentes alertes, il faut ajouter celle de l’Agence pour l’Énergie Atomique (AIEA), qui fait suite à un tremblement de terre survenu au Japon le 16 juillet 2007, qui a notamment affecté la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, située à 250 kilomètres au nord de Tokyo et également gérée par Tepco.

Dans un rapport sur la résistance des centrales japonaises au risques sismiques, l’AIEA préconisait alors, « pour toutes les centrales nucléaires », de faire preuve de « diligence dans l’architecture, la construction et les phases opérationnelles », afin que les problèmes liés aux séismes « soient minimisés ».

De son côté, la présidente d’Areva Anne Lauvergeon déclarait hier soir [à la mi-mars] sur France 2 que les multiples accidents survenus dans la centrale de Fukushima ne constituaient pas « une catastrophe nucléaire » :

Je crois qu’on va éviter la catastrophe nucléaire. Nous sommes un petit peu entre les deux.

Selon Greenpeace, le groupe français s’apprêtait à envoyer une nouvelle fournée de MOX au Japon. Une « traversée préparée dans le secret », initialement fixée dans la semaine du 4 avril et dont le report n’a pas encore été arrêté.

L’article est à lire ici.

 

Un AZF nucléaire est possible en France

 

Si l’accident de Fukushima relève de la terrible conjonction de catastrophes naturelles, un incident en France n’est pas à exclure. Depuis plusieurs années, le parc hexagonal est extrêmement mal géré. Par souci d’économie.

(…) En France, le risque sismique est bien moindre. Les antinucléaires évoquent pourtant des situations potentiellement dangereuses à Fessenheim ou Cadarache et surtout, il est maintenant avéré qu’EDF a sciemment minoré ce risque en se fondant sur d’autres chiffres que ceux qui figurent dans la base SisFrance, qui sert de référence. La loi fait pourtant obligation à l’ASN (Autorité de Sureté Nucléaire) de définir et d’actualiser les règles fondamentales de sécurité (RFS). L’ASN détermine le séisme de référence et doit contrôler qu’EDF rend ses centrales conformes aux normes édictées. Or, l’attitude d’EDF est étrange. Pourquoi avoir fourni des chiffres tendancieux sur la réalité des risques ? Pourquoi avoir tenté de passer outre les avis des experts de l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire) ? Les coûts envisagés pour mettre à jour la sécurisation des centrales seraient extrêmement lourds et si EDF ment, pour des raisons d’économies, sur un risque où elle n’a pas grand-chose à craindre, quelle crédibilité peut-on lui donner sur des types de risques autrement plus élevés ?

L’article est à lire ici.

 

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L’État, actionnaire prédateur du nucléaire français

 

Dans la deuxième moitié des années 80, les objectifs assignés par l’État à la compagnie nationale d’électricité ont insidieusement évolué. La première étape prend la forme d’un rapport émanant de la direction de la prospective d’EDF. Il s’intitule « EDF dans vingt ans ». Ce document distribué en comité restreint aux cadres dans la seconde moitié des années 2000 analyse l’évolution probable de l’entreprise publique et initie les transformations qui vont se produire dans les deux décennies à venir.

La première manifestation concrète de la transformation de l’entreprise, la préparation de l’ouverture du capital et du changement de statut est la signature, en 2000, d’un contrat de groupe entre EDF et l’État. Le gouvernement socialiste de Lionel Jospin inaugure la transformation d’EDF en une machine à cash. Au sein de l’entreprise qui avait jusque là été dirigée par des ingénieurs, souvent issus du corps des Mines, les financiers prennent peu à peu le pouvoir.

L’article est à lire ici.

 

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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 00:18

 

 

 

 

La maison d’édition Agone, qui vient de rééditer La Cité à travers l’histoire, nous fait redécouvrir ce texte de Lewis Mumford de 1946 que l’on croirait écrit hier. Merci à Yann R.

 

Les fous gouvernent nos affaires

L’énergie nucléaire vient à nouveau de se montrer pour ce quelle est : une arme de destruction massive. Aujourd’hui comme il y a soixante ans, les mêmes irresponsables décident de notre destin. Et toujours les mêmes mènent ce monde au désastre. Que faut-il de plus pour réveiller les consciences et reprendre en mains notre destin ?

 

Les fous gouvernent nos affaires au nom de l’ordre et de la sécurité. Les fous « en chef » se réclament du titre de général, d’amiral, de sénateur, de savant, d’administrateur, de secrétaire d’État ou même de président. Et le symptôme fatal de leur folie est celui-ci : ils ont mené à bien une série d’actes qui, éventuellement, entraîneront la destruction de l’humanité, avec la solennelle conviction qu’ils sont des êtres normaux et responsables, vivant sainement et poursuivant des buts raisonnables et justifiés.

Jour après jour, sans le moindre écart, les fous suivent leur route et leurs habitudes d’inexorable folie : route et habitudes tellement stéréotypées, tellement communes, qu’elles semblent être les voies normales d’hommes normaux, et non pas les chemins perdus d’hommes penchés sur la mort totale. Sans mandat public d’aucune sorte, les fous ont pris sur eux de nous mener graduellement à ce dernier acte de folie qui corrompra le visage de la terre, balayera les nations des hommes, et, peut-être, mettra fin à toute existence sur la planète elle-même.

Ces fous tiennent une comète par la queue, et ils croient faire preuve d’équilibre mental en la traitant comme si c’était un pétard d’enfant. Ils font joujou. Ils l’expérimentent ; ils rêvent de comètes plus brillantes et plus rapides. Leurs professeurs ne leur ont transmis aucune règle pour contrôler la comète. Alors ils prennent des précautions d’enfants faisant sauter des pétards. Sans demander la permission à personne, ils ont décidé d’organiser un autre jeu avec cette force cosmique, juste pour voir ce qui arrivera en mer dans une guerre « qui ne doit jamais venir ».

Pourquoi laissons-nous les fous jouer sans élever nos voix ? Pourquoi demeurer calmes jusqu’à l’inertie en face d’un tel danger ? Il y a une raison : nous sommes aussi fous qu’ils le sont. Nous considérons la folie de nos dirigeants comme l’expression de la sagesse traditionnelle et du bon sens. Nous les regardons placidement, comme un agent de police drogué qui verrait d’un coup d’œil fatigué et tolérant le vol d’une banque, le meurtre d’un enfant ou le placement d’une machine infernale dans une gare. Notre création donne la mesure de notre folie. Nous regardons les Fous et continuons notre petit bonhomme de chemin.

En vérité, ce sont des machines infernales que les fous, par nous élus et nommés, sont en train de placer. Quand les machines exploseront, les villes sauteront, l’une après l’autre, comme un cordon de pétards, anéantissant et brûlant les derniers vestiges de la vie. Nous savons que les fous construisent encore de telles machines, et nous ne leur demandons même pas pour quelles raisons ; bien plus, nous ne les arrêtons même pas. Aussi bien sommes-nous aussi fous qu’eux : fous vivant parmi les fous ; même pas émus par l’horreur qui s’approche rapidement de nous. Nous ne pensons qu’à l’heure de venir, au jour suivant, à la semaine prochaine, et c’est une preuve de plus de notre folie. Car si nous continuons ainsi, demain sera plus lourd de mort qu’un cimetière.

Pourquoi sommes-nous saisis d’une telle folie ? « Ne le demandez plus ; c’est un fait acquis. » Ne sommes-nous donc plus assez sains et forts pour nous élever contre les fous, pour les combattre ? N’avons-nous pas le pouvoir d’étouffer les machines infernales qu’ils ont créées et d’enrayer le suicide de la race humaine ? Personne n’a-t-il levé la main pour stopper les fous ? Si – ici et là, venant des égouts et des toits, jetés dans une boîte aux lettres, glissés sous une porte par une main silencieuse, parviennent des bribes de message adressés à nous tous. Ces messages ont été écrits par les plus fous d’entre eux, par ceux qui ont inventé cette machine super-infernale. Ces hommes, que les derniers soubresauts de la démence ont rendus sains d’esprit. […]

Les fous dirigeants n’osent pas nous laisser lire en entier le message des emprisonnés, de peur que nous retrouvions notre lucidité. Le président, les généraux, les amiraux, les administrateurs craignent que leur propre folie devienne trop évidente si les mots éparpillés que nous envoient les éveillés étaient rassemblés pour former une phrase intelligible. Car le président, les généraux, les amiraux et les administrateurs nous ont menti au sujet de cette machine infernale. Ils ont menti dans leurs déclarations, et encore bien plus dans leurs silences. Ils mentent parce ce que ce n’est pas une machine infernale, mais des centaines de machines infernales ; et à ce jour, non plus des centaines, mais des milliers. Ces fous débridés auront bientôt assez de puissance pour démanteler, en appuyant sur un bouton, la structure terrestre. De jour en jour, s’augmentent les réserves de chaos.

La puissance que les fous détiennent est d’un tel ordre, que les seuls sains d’esprit savent qu’elle ne doit pas être utilisée. Mais les fous ne veulent pas que nous sachions que cette puissance est trop absolue, trop divine, pour être placée dans des mains humaines : car les fous font gentiment sauter la machine infernale sur leurs genoux, pendant que leurs mains tremblent du désir de presser sur le bouton. Ils nous sourient, ces fous. Ils posent devant les photographes toujours souriants. Ils disent : « Nous sommes plus optimistes que jamais », et leur grimace malsaine prophétise la catastrophe qui nous attend.

De même qu’ils nous mentent à propos du secret qui n’en est pas un, les fous se mentent aussi à eux-mêmes, pour donner à leur mensonge une plus grande apparence de vérité, et à leur folie les dehors de l’équilibre. Ne connaissant à leur machine d’autre emploi que la destruction, ils multiplient nos capacités de destruction. […] Les fous agissent comme si rien n’arrivait, comme si rien n’allait arriver : ils prennent les précautions habituelles du fou avec la confiance du fou. Les fous préparent la fin du monde. Ce qu’ils appellent « progrès continuel » signifie l’extermination universelle, et ce qu’ils appellent « sécurité nationale » est un suicide organisé. Il y a un seul devoir pour le moment : tout autre tâche appartient au rêve ou au cynisme. Arrêtez le nucléaire ! Arrêtez les constructions ! Abandonnez la bombe atomique définitivement. Supprimez tous les plans d’utilisation. Car les plans intelligents sont issus de la plus pure folie. Détrônez les fous immédiatement en élevant une clameur de protestation telle, qu’ils seront projetés dans l’univers de l’équilibre et de la raison. Nous avons vu la machine infernale en action, et nous affirmons qu’une telle puissance ne doit pas être invoquée par les hommes.

Nous savons qu’on ne peut sortir de l’état de folie rapidement, car la coopération des êtres humains ne peut s’acheter bon marché, au prix d’une terreur quelconque. Mais le premier pas, le seul et efficace pas préliminaire, est de détruire la bombe atomique. On ne peut parler comme des hommes sains autour d’une table de paix pendant qu’elle fume sous cette même table. Considérez la menace nucléaire telle qu’elle se présente véritablement : la visible insanité d’une civilisation qui a cessé de respecter la vie et d’obéir aux lois de la vie. Dites qu’en tant qu’hommes, nous sommes trop fiers pour vouloir la destruction du reste de l’humanité, même si cette folie pouvait nous épargner pendant quelques instants dépourvus de signification. Dites que nous sommes trop sages pour imaginer que notre vie aurait une valeur et un but, sécurité ou continuité, dans un monde ruiné par la terreur ou paralysé par la menace de la terreur. […]

Cessons de croire que la puissance cosmique que nous détenons est un pétard d’enfant. Aucun de nous ne devra jamais utiliser la puissance atomique. Laissons-la de côté, comme si elle n’était pas conçue, comme si elle était inconcevable ! Car nous n’avons rien à craindre les uns des autres en dehors de notre folie normale : la folie de ceux qui amènent calmement la fin du monde en barrant leur « t » et en mettant des points sur les « i », comme ils l’ont toujours fait. En dehors de cette foi commune en notre cause commune, le monde est condamné.

En attendant, le système d’horlogerie à l’intérieur de la machine infernale fait tic-tac, et le jour final se rapproche. Le moment de l’action est venu. Les gestes automatiques des fous doivent être brutalement arrêtés. Que les éveillés soient libérés, et que chacun d’entre eux soit placé contre le coude de tout individu tenant une haute fonction publique, de même que le prêtre fut un temps au coude du roi pour chuchoter les mots « Humanité » et « Un seul Monde » dans l’oreille du chef quand il glissait dans le langage de mort de l’isolement tribal. Le secret qui n’est pas un secret doit être dévoilé à tous. La sécurité qui n’est pas une sécurité doit être abandonnée. Le pouvoir qui est annihilation doit laisser place au pouvoir qui sera naissance. C’est à nous qu’incombe le premier pas à faire vers un monde plus sain. Abandonnez le nucléaire ! Arrêtez-le dès maintenant ! Tel est l’unique ordre du jour. Lorsque nous aurons accompli cette tâche, le prochain pas sera évident, et la prochaine tâche qui ajoutera une nouvelle protection contre l’automatisme bien rodé des fous.

Mais nous devons faire vite pour surmonter notre propre folie. Déjà le mécanisme d’horlogerie va vite, et la fin est plus près que quiconque ose l’imaginer.

Lewis Mumford

 

Paru le 2 mars 1946 dans The Saturday Review of Litterature [trad. fr., sous le titre « Vous êtes fous ! », Esprit, janvier 1947].

 

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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 12:48

 

 

 

CECI-N-EST-PAS-UNE-CATASTROPHE-NUCLEAIRE.jpg

 

Illustration : Bill Térébenthine, ici.

 

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 09:51

 

 

 

AREVA.gif

 

Bruce-Lee.jpg

 

 

C’est-à-dire avant le dépôt des plaintes, les mises en examen, les procès, etc.

 

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24 mars 2011 4 24 /03 /mars /2011 08:46

 

 

 

« Les analyses effectuées ce matin sur les filtres de la balise de Romans-sur-Isère (a priori valable pour la région sud-est) ne montraient aucune contamination détectable : ni césium 137 ni iode 131 dans l’air de la journée d’hier.

« Notre laboratoire vient, à l’instant, d’effectuer un premier relevé sur le comptage des filtres de ce jour 23 mars : toujours aucune activité mesurable. C’est un résultat préliminaire qui sera confirmé demain matin. »

 

Mine de rien, il s’agit du 1 500e article de ce site.

 

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23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 20:25

 

 

 

 

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Les images viennent du très bon site BibliOdyssey.

 

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22 mars 2011 2 22 /03 /mars /2011 11:17

 

 

 

A-LOUER.jpg

 

Elle vient d’ici.

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 11:06

 

 

 

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Se demande Raphaelle, dont il a été question ici.

 

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