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28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 07:48

 

Félix Fénéon par Félix Vallotton (Le Livre des masques de Remy de Gourmont)
 
 

 

Tarnac est un petit village de Corrèze, avec à peine trois centaines d’habitants, situé sur les versants du plateau de Millevaches. Tarnac est aussi le premier nom d’une affaire d’État qui ébranle les principes fondateurs de notre droit et dont le pouvoir actuel porte la responsabilité. Un jour viendra où ce point de vue, encore minoritaire, semblera une évidence.


Dans l’immédiat et pour l’opinion moyenne, l’affaire de Tarnac reste l’histoire d’un groupe de jeunes anarchistes radicaux, entre doux rêveurs et extrémistes illuminés. Constitués en communauté autonome dans ce coin perdu du Limousin, ils sont soupçonnés par les policiers de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) d’être les auteurs d’au moins un sabotage sur une ligne TGV de la SNCF. Arrêtés lors d’une opération très médiatisée, ils sont neuf à avoir été mis en examen, dans le cadre de la législation contre le terrorisme. Un seul est toujours en détention provisoire depuis le 15 novembre 2008, Julien Coupat, accusé de « direction d’une association de malfaiteurs et dégradations en relation avec une entreprise terroriste ».


Tandis que leurs défenseurs clament que le dossier est vide, le pouvoir, justice et police à l’unisson, de la ministre de l’intérieur au procureur de la République en passant par le patron de la DCRI, assure qu’il n’en est rien. Deux discours contradictoires dont l’affrontement n’a, pour l’heure, guère mobilisé les partis et les consciences. Le plus souvent, ce feuilleton est suivi de loin, comme une histoire qui se dénouera d’elle-même avec le temps. Comme une dossier qui ne mettrait en jeu rien d’essentiel, de central ou d’urgent. Comme une affaire marginale en somme, située en lisière des grands débats et des graves questions, tout comme les jeunes concernés avaient choisi de se placer en marge de l’ordre dominant et de vivre à l’écart de la société urbaine, industrielle et marchande.


Il n’en est rien, et c’est ce que l’on voudrait plaider ici : l’affaire de Tarnac nous concerne tous. Parce que son déroulement met en péril plusieurs principes démocratiques vitaux : la présomption d’innocence, les libertés d’opinion et d’expression, voire, au-delà, la liberté de conscience, c’est-à-dire le libre choix des valeurs qui conduisent une existence. Et elle nous concerne d’autant plus si nous ne partageons pas les positions idéologiques ou les engagements militants de ceux qu’elle met en cause. Car, à quoi bon défendre des principes, des droits et des libertés, si l’on ne s’en soucie pas quand ils sont piétinés, transgressés ou ignorés, au prétexte que les victimes de ces abus nous seraient étrangères ? « Qui ne gueule pas la vérité quand il sait la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires ! » Cette apostrophe de Charles Péguy, au sortir de l’affaire Dreyfus dont il fut l’un des combattants de la première heure, vaut pour tous ceux qui, aujourd’hui, restent trop indifférents, silencieux et timorés devant le scandale judiciaire et policier que constitue l’affaire de Tarnac, qui vaut à Julien Coupat d’être emprisonné depuis bientôt six mois.


D’une affaire à l’autre, de la haute tragédie d’avant-hier à la farce sinistre de maintenant, les deux histoires n’ont certes pas de commune mesure et sont, par bien des aspects, dissemblables. Mais ce qu’elles mettent en jeu est du même ordre, aussi essentiel, aussi décisif : l’individu contre l’État, les principes contre leur abandon, la vérité contre le mensonge. « Nous disions, poursuivait Péguy dans Notre jeunesse en 1910, une seule injustice, un seul crime, une seule illégalité, surtout si elle est officiellement enregistrée, confirmée, une seule injure à l’humanité, une seule injure à la justice et au droit, surtout si elle est universellement, légalement, nationalement, commodément acceptée, un seul crime rompt et suffit à rompre tout le pacte social, tout le contrat social, une seule forfaiture, un seul déshonneur suffit à perdre d’honneur, à déshonorer tout un peuple. »


Tel fut l’enseignement de l’Affaire, qui a transformé le nom du capitaine Alfred Dreyfus en symbole universel : les principes se jouent toujours à échelle d’homme. Non pas d’humanité abstraite, générale et désincarnée, mais d’humanité concrète et solitaire – d’individu tout simplement. Et ils sont encore plus mis à l’épreuve quand, spontanément, tout ou presque, l’éducation que vous avez reçue, les préjugés de votre milieu, les convictions de votre entourage, vous tient à distance de cet homme précis et vous porte à l’indifférence envers son sort particulier. On le sait : il fallut aux premiers dreyfusards vaincre les résistances de ceux qui, à gauche, ne se sentaient pas concernés par les mésaventures d’un militaire discipliné, officier patriote, symbole de l’ordre, juif de surcroît – l’antisémitisme n’étant pas réservé aux seuls réactionnaires.



Les failles de l’enquête, les faiblesses du dossier


De même aujourd’hui, s’agissant des neuf de Tarnac, la peur de l’ultra-gauche, l’épouvantail de l’extrémisme, la crainte de la radicalité sont autant de prétextes à l’immobilisme, au silence et à l’indifférence – particulièrement à gauche. Julien Coupat et ceux qui l’entourent ne font pas mystère de leurs convictions, d’autant moins qu’ils les ont revendiquées dans des écrits publics, notamment ceux de la revue Tiqqun, proche du philosophe italien Giorgio Agamben. S’ils refusent de se situer à l’ultra-gauche, dans ses variantes libertaires et autonomes, affirmant même lui être étrangère, ils affichent des engagements radicaux, associant goût du style et style de vie, inclinations littéraires et causes politiques. La généalogie qu’ils entendent prolonger, interroger et actualiser pourrait aller du blanquisme au situationnisme, et fait pleinement partie de notre histoire politique, sociale et intellectuelle.


On est en droit de ne pas goûter cette radicalité extrême, quelque peu élitiste et esthétique. Et la société est en droit de demander à ceux qui s’en réclament des comptes sur leurs actes dès lors qu’ils choisissent de passer à ce que les anarchistes de la Belle Epoque appelaient « la propagande par le fait », laquelle se traduisit à la fin du XIXe siècle par plusieurs attentats meurtriers. Mais nous ne pouvons accepter qu’au prétexte de la dangerosité supposée de leurs idées, on les accuse sans autre preuve que leurs écrits, on les criminalise en vertu de leurs mauvaises pensées, on les soupçonne non pas de ce qu’ils ont réellement fait mais de ce qu’éventuellement, ils auraient pu faire ou penser faire.


Or telle est bien la réalité, la pauvre réalité du dossier policier de Tarnac, désormais largement documentée. Des indices sans doute, des coïncidences probablement, mais pas de preuves matérielles, aucune trace ADN, aucun témoignage crédible. À tel point que le seul témoin accusateur dans le dossier policier est non seulement anonyme (témoignage recueilli sous X…), mais que, de plus, sa crédibilité est aujourd’hui sérieusement mise en doute, ainsi que l’a révélé Mediapart. Le plus important élément à charge, qui fut au point de départ de la surveillance dont ces jeunes firent l’objet et de la suspicion aujourd’hui mise en scène, reste donc un livre, paru en mars 2007, L’Insurrection qui vient, signé d’un anonyme « Comité invisible » dont on leur attribue la paternité, ce qu’ils contestent. Si l’on en doutait, l’audition récente de son éditeur, Eric Hazan, des éditions La Fabrique, par la sous-direction de l’anti-terrorisme confirme que les policiers en sont toujours à tourner autour du point de départ de leur enquête.


Un livre où, en effet, l’on trouve une allusion au sabotage de lignes ferroviaires, au détour d’une réflexion sur le « blocage des flux » d’une société étourdie par la vitesse, la circulation et les connexions : « Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comme brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ? » Mais on y trouve aussi ce passage où la violence est à la fois revendiquée et mise à distance, dans le rêve d’une insurrection inédite contre l’ordre établi : « Il n’y a pas d’insurrection pacifique. Les armes sont nécessaires : il s’agit de tout faire pour en rendre l’usage superflu. Une insurrection est davantage une prise d’armes, une “permanence armée”, qu’un passage à la lutte armée. On a tout intérêt à distinguer l’armement de l’usage des armes. […] Un authentique pacifisme ne peut pas être refus des armes, seulement de leur usage. […] En vérité, la question pacifiste ne se pose sérieusement que pour qui a le pouvoir de faire feu. »


Ceux qui ont écrit ces lignes se vivent en guerre collective contre l’ordre existant, comme dans toute eschatologie révolutionnaire. Mais qu’ils le pensent ne prouve pas pour autant qu’ils aient basculé dans une guerre véritable où la violence des armes tient lieu d’action politique. L’excès des mots ne prouve pas automatiquement la démesure des actes. Il y avait aussi violent, quoique moins nuancé et moins inspiré, dans Vers la guerre civile, ouvrage de l’ultra-gauche maoïste paru en 1969 et diffusé par Denoël. Deux de ses trois signataires, Alain Geismar et Serge July, ont depuis cheminé en notoriété et respectabilité, ayant fréquenté cabinets ministériels pour l’un (auprès de Claude Allègre) et grands médias pour l’autre (Libération hier, RTL aujourd’hui). Ce rappel, non pas pour prédire forcément la même évolution aux auteurs de L’Insurrection qui vient, mais pour inviter à garder raison et mesure. Pas plus que Vers la guerre civile, le livre L’Insurrection qui vient n’a été assigné en justice par la puissance publique. Ni poursuivie ni condamnée, c’est donc une parole que notre démocratie admet et accepte, aussi excessive, audacieuse ou scandaleuse soit-elle.


Sa contestation, sa critique ou sa réfutation, voire sa condamnation, a sa place dans le débat d’idées. Pas dans une enceinte de justice où ces pensées, ces idées et ces écrits seraient tenus pour preuve d’un complot terroriste. Le terrorisme, ce sont des actes. Des faits, des preuves, des crimes factuellement prouvés. Pas des intentions supposées. Pas des gamberges intellectuelles. Pas des divagations théoriques. Or tout le scandale de l’affaire de Tarnac est résumé dans ce fait que, partis de ce livre anonyme pour soupçonner, et donc surveiller ce groupe de jeunes, les policiers n’ont pas réussi à établir la moindre preuve solide ou flagrante du complot qu’ils leur prêtaient. Et ceci malgré l’ampleur des moyens mis en œuvre pour assurer cette longue surveillance, aussi assidue que rapprochée, dont le lointain déclencheur fut un ouvrage paru il y a maintenant deux ans. Comme l’a révélé Mediapart récemment, les enquêteurs en font d’ailleurs l’aveu, courant février, alors que les interpellations sont déjà vieilles de trois mois, en se souhaitant un « jour de chance» car « il nous en faut », au détour d’échanges avec le juge d’instruction.



La criminalisation judiciaire des pensées radicales


Dans un État de droit, ce n’est pas aux mis en examen de prouver leur innocence ; c’est à l’accusation de prouver leur culpabilité. Et des constructions intellectuelles bâties a posteriori pour faire tenir un dossier mal ficelé ne font pas des preuves. Sauf dans un État policier, où le droit n’est plus qu’une fiction, une intention ne fait certainement pas une preuve, une pensée dissidente ne fait pas forcément un crime avéré, une insurrection rêvée ne fait pas automatiquement un groupe terroriste. Disproportionnée par rapport à la réalité tangible de l’enquête, la mise en scène policière des arrestations de Tarnac, affichage d’un groupe terroriste menaçant dont Coupat serait le chef, relève dès lors d’une criminalisation judiciaire de ces pensées radicales.


Tout défenseur des libertés fondamentales qui a quelque mémoire des combats fondateurs sait, d’expérience, qu’une telle évolution est alarmante, pour l’avenir. L’accepter sans protester, c’est cautionner un engrenage fatal où la raison d’État supplante l’État de droit. C’est ici que l’on retrouve l’affaire Dreyfus, sa genèse et ses enseignements. Elle eut en effet un prologue qui n’est pas sans rappeler notre affaire de Tarnac : le procès dit des Trente, procès de figures de l’anarchisme, dont la mise en scène suivit l’adoption précipitée de lois d’exception, sous le choc des attentats anarchistes. Ces lois furent qualifiées par la suite de « lois scélérates » par les défenseurs des droits de l’homme. Or l’on y retrouve tous les raccourcis judiciaires qu’invoquent les pouvoirs qui utilisent la peur comme levier contre les libertés.


Fin 1893, dans la semaine qui suit l’attentat de l’anarchiste Vaillant dans l’enceinte du Palais-Bourbon, deux lois sont adoptées. L’une, du 18 décembre, introduit le crime d’association de malfaiteurs qui fait passer les responsabilités collectives devant les responsabilités individuelles. L’autre du 12 décembre, modifiant la loi de 1881 sur la presse, introduit l’infraction de provocation au crime contre la sûreté intérieure de l’État ainsi que d’apologie de ce crime, visant ainsi les idées autant que les actes. Suivra, après l’assassinat du président Carnot, la loi du 28 juillet 1894 sur les menées anarchistes qui, dérogatoire du droit commun, vise tout autant la propagande que l’action de ces courants.


À l’instar de la séquence qui, en 2001, mena des attentats du 11 Septembre à l’adoption rapide du Patriot Act, cet épisode de notre histoire républicaine illustre l’engrenage habituel de cette « politics of fear » mise en évidence dans le récent débat américain, où l’argument de la peur collective devient une arme contre les libertés individuelles. C’est par le détour tardif de l’affaire Dreyfus – le capitaine est arrêté en octobre 1894, mais le retournement symbolisé par le « J’accuse » d’Emile Zola dans L’Aurore attendra janvier 1898 (ci-contre l’impact du « J’accuse » vu par Félix Valloton) – que les républicains démocrates et sociaux prendront progressivement conscience de ce piège. Car, dans un premier temps, ils se taisent, voire approuvent ces législations d’exception – tout comme la majorité des démocrates aura d’abord soutenu le Patriot Act. Après tout, se disent-ils, ces anarchistes sont des criminels irresponsables qui, par leurs attentats, font la politique du pire. Or le paradoxe, trop souvent oublié, c’est que ce sont ces mêmes anarchistes libertaires qui sauront, les premiers, réveiller les consciences en faveur de Dreyfus, tout simplement parce qu’ils avaient pris la mesure de la régression démocratique en cours, pour en être les cibles et les victimes.


Cette scène inaugurale, ce sera le procès dit des Trente, qui se tient devant la Cour d’assises de la Seine en août 1894 (ci-contre un croquis du box des accusés dans la presse de l’époque). Mêlant politiques et droits communs, militants libertaires et voleurs anarchisants, ce procès met en accusation les idéologues, publicistes et propagandistes de l’anarchie. C’est d’ailleurs à cette occasion, et non pas comme on l’affirme souvent avec l’affaire Dreyfus, qu’émerge le mot « intellectuel », avec son sous-entendu péjoratif. « Nous, les intellectuels, ainsi que nous nommait le président », dira à sa libération Félix Fénéon, principale figure de cette bataille judiciaire dont la stature et les reparties s’imposeront aux audiences, tandis que d’autres inculpés notables, Emile Pouget – le syndicaliste du Père Peinard – ou Paul Reclus – le neveu du grand géographe Elisée Reclus – avaient préféré se réfugier à l’étranger. Des intellectuels dont les idées sont tenues pour criminelles par l’accusation, supposées porter la responsabilité des crimes qu’elles auraient inspirés.


Ce procès se terminera à la mi-août 1894 par une pantalonnade, avec l’acquittement des principaux prévenus. L’attitude de Fénéon (ci-contre son portrait par Valloton), employé au ministère de la guerre dont la plume se distinguait dans les publications libertaires, y sera pour beaucoup, tant il sut démonter l’accusation, ses illogismes et ses absurdités. Ses répliques aux questions du président, proférées avec une ironie pince-sans-rire, firent événement – et il n’est pas interdit d’en retrouver l’écho dans les réponses détachées de Julien Coupat au juge d’instruction. « Il est établi que vous vous entouriez de Cohen et d’Ortiz », l’interroge le président des assises. Réponse de Fénéon : « Pour entourer quelqu’un, il faut au moins trois personnes. » Tandis qu’une explosion de rires traverse la salle, le président poursuit : « On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère. » Réplique de Fénéon qui, avec sa fine barbiche et sa haute taille, semblait une incarnation française de l’Oncle Sam américain : « Pouvez-vous me dire, Monsieur le Président, où ça se trouve, derrière un réverbère ? »



Le précédent des anarchistes et de l’affaire Dreyfus


Or voici non pas une coïncidence, mais un enchaînement logique : l’avocat de Félix Fénéon n’était autre qu’Edgar Demange qui, avant la fin de la même année 1894, sera le premier avocat d’Alfred Dreyfus. Et l’un des premiers défenseurs publics de Fénéon fut Bernard Lazare, dénonçant immédiatement une arrestation qui « désarme par la monstruosité même de sa sottise ». Ce Bernard Lazare qui sera le premier artisan du combat pour l’innocence de Dreyfus, frappant à toutes les portes, forçant les murs de l’indifférence, bousculant les préjugés du moment. Tout comme le journaliste Félix Fénéon, devenu l’âme de La Revue blanche après sa libération, en fera la tribune intellectuelle du dreyfusisme et, plus largement, de toutes les avant-gardes intellectuelles, politiques et artistiques du moment (ci-dessous, par Valloton toujours, Fénéon en rédacteur en chef de La Revue blanche).


De la défense des intellectuels de l’anarchie au réveil démocratique autour de Dreyfus, la continuité n’est pas abstraite mais concrète : les artisans les plus entêtés, les plus entiers, du second combat seront les protagonistes les plus lucides du premier. Du coup, les républicains qui se mobilisèrent pour Dreyfus s’interrogèrent rétroactivement sur leur passivité face aux lois scélérates. C’est ainsi qu’on put lire, en juillet 1898, dans La Revue blanche, un article signé « Un juriste » et intitulé « Comment ont été faites les lois scélérates » dont l’auteur n’était autre que le jeune conseiller d’État Léon Blum. « Telle est l’histoire des lois scélérates : il faut bien leur donner ce nom, c’est celui qu’elles garderont dans l’histoire, écrit-il en conclusion. Elles sont vraiment les lois scélérates de la République. J’ai voulu montrer non seulement qu’elles étaient atroces, ce que tout le monde sait, mais ce que l’on sait moins, avec quelle précipitation inouïe, ou quelle incohérence absurde, ou quelle passivité honteuse elles avaient été votées. »


Six mois plus tard, en janvier 1899, dans la même Revue blanche, c’est au tour de Francis de Pressensé, compagnon de Jean Jaurès et fondateur de la Ligue des droits de l’homme, d’enfoncer le clou, sous le titre « Notre loi des suspects ». Il nous faut méditer ce qui s’énonce alors tant nos temps incertains et troublés ne sont pas à l’abri des mêmes paniques : « La France a connu à plusieurs reprises, au cours de ce siècle, ces paniques, provoquées par certains attentats, savamment exploités par la réaction et qui ont toujours fait payer à la liberté les frais d’une sécurité menteuse. » Et de poursuivre : « Quand un régime promulgue sa loi des suspects, quand il dresse ses tables de proscription, quand il s’abaisse à chercher d’une main fébrile dans l’arsenal des vieilles législations les armes empoisonnées, les armes à deux tranchants de la peine forte et dure, c’est qu’il est atteint dans ses œuvres vives, c’est qu’il se débat contre un mal qui ne pardonne pas, c’est qu’il a perdu non seulement la confiance des peuples, mais toute confiance en soi-même. »


Il faut être aveugle ou s’aveugler volontairement pour ne pas voir que l’actuelle présidence de Nicolas Sarkozy cherche en quelque sorte son 11-Septembre : sa peur fondatrice, cette peur qui la légitimerait, la renforcerait et l’autoriserait. De la mise en avant des jeunes libertaires de Tarnac à la mise en cause récente des bandes banlieusardes, elle est en quête affolée d’un épouvantail protecteur, à l’abri duquel elle pourrait consolider son pouvoir et réduire plus encore les contre-pouvoirs. C’est ainsi que l’on voit resurgir la loi anticasseurs promulguée en 1970, dans le contexte de l’agitation post-soixante-huitarde. Venue au pouvoir en 1981, la gauche fera immédiatement abroger cette loi que le garde des Sceaux, Robert Badinter, qualifiera de « scélérate », convoquant les mânes de Blum et Pressensé et, par conséquent, celles des libertaires Lazare et Fénéon. Or la loi annoncée contre les bandes est un décalque de la loi anticasseurs, près de quarante ans après, exhumant cette même « horreur juridique » (Badinter toujours) : la responsabilité collective, étendue au sens large, en lieu et place de l’individualisation des responsabilités.


L’affaire de Tarnac ne concerne apparemment que neuf jeunes, leurs familles et leurs proches. Elle n’en est pas moins la scène primitive où se joue, pour nous tous, ce théâtre de peurs et de répressions, de libertés menacées et de principes piétinés. S’en emparer, défendre la liberté de Coupat, être solidaire de leurs avocats, ce n’est pas soutenir leurs idées, leurs écrits, leurs engagements. C’est défendre la démocratie contre ce qui la menace en profondeur : non pas la radicalité de ces jeunes, mais la stratégie de la tension qui, face à la crise sociale, à ses révoltes et à ses colères, est aujourd’hui la tentation de cette présidence. Plutôt que de choisir l’apaisement, l’écoute, la discussion, le compromis, la négociation, on la sent jusque dans son langage impatiente d’en découdre, d’affronter, de bousculer, d’ajouter en somme la crise à la crise pour se légitimer autour de valeurs d’ordre, de sécurité et d’autorité. Comme si, par effet de miroir inversé, ce pouvoir appelait de ses vœux cette guerre sociale qu’il prétend combattre en valorisant les anonymes propagandistes de L’Insurrection qui vient.



La prophétie de Sciascia face à la stratégie de la tension


Roman prophétique de la stratégie de la tension italienne des années 1970, Le Contexte de Leonardo Sciascia, porté à l’écran par Francesco Rossi sous le titre Cadavres exquis (ci-dessous l’affiche française du film), raconte l’histoire d’un inspecteur de police qui traque un tueur en série de magistrats, tandis qu’au cœur de l’État, une obscure machination veut l’entraîner loin de cette piste, la bonne pourtant, celle d’un assassin solitaire. En haut lieu, on souhaite qu’il trouve d’autres coupables : un groupe d’innocents collectivement désignés coupables par leurs écrits, par leurs pensées, par leurs idées. C’est ainsi que ce policier intègre, lui-même quelque peu intellectuel, est contraint d’écouter les conseils de son collègue de la « section politique » dont les bureaux, écrit Sciascia, « semblaient une succursale à peine installée d’une bibliothèque de bénédictins : à chaque table, un fonctionnaire plongé dans la lecture d’un livre, d’une brochure, d’une revue ». Et bien sûr, c’est un texte anonyme qui désigne les innocents coupables, selon le policier politique, coupables d’autant plus avérés, ajoute-t-il, qu’ils se sont évaporés, ce qui les rend encore plus suspects…


Les écrivains et les poètes sont parfois visionnaires : leurs intuitions disent la réalité avant même qu’elle advienne. Comme s’ils la pressentaient, la devinaient. On comprend dès lors que les pouvoirs faibles se méfient des écrits, les diabolisent ou les redoutent. Ouvert par une suspicion contre un simple livre, le dossier policier de Tarnac révèle par exemple l’intérêt des enquêteurs pour les lectures des mis en examen ou, plutôt, pour les rayonnages de leurs bibliothèques. Parmi les vingt-sept ouvrages saisis chez Julien Coupat, on trouve d’ailleurs un livre fort subversif puisque son auteur est… un journaliste de Mediapart, David Dufresne. Maintien de l’ordre – c’est son titre – est paru en 2007. Cette bibliophilie policière n’est pas un fait anecdotique : dans le sursaut autorisé par l’élection de Barack Obama, éditeurs, libraires et bibliothécaires américains partent actuellement en guerre contre l’une des dispositions du Patriot Act qui les oblige, sans en connaître les justifications, à informer le FBI en lui livrant toutes les données personnelles sur leurs lecteurs, clients et usagers. L’échéance de la bataille est au 31 décembre, ces dispositions d’exception expirant si elles ne sont pas prolongées par le Congrès.


En 1972, Leonardo Sciascia, dont la Sicile natale était une métaphore de notre modernité, s’étonnait que son roman ait devancé la réalité italienne – ses assassinats obscurs, ses manœuvres opaques, ses alliances mafieuses. Mais, ajoutait-il, c’était sans doute parce que le pays imaginaire qu’il avait inventé était « un pays où n’avaient plus cours les idées, où les principes – encore proclamés et célébrés – étaient quotidiennement tournés en dérision, où les idéologies étaient réduites à seules fins politiques, (...) un pays où le pouvoir seul comptait ». Un pouvoir, disait-il pour finir, « qui, de plus en plus, prend la forme obscure d’une chaîne de connivences, approximativement la forme de la mafia ».


S’il fut, hélas, prophète, hier, en Italie, mieux vaudrait réussir à lui donner tort, aujourd’hui, en France. C’est pourquoi il importe d’en finir au plus vite avec la mascarade de l’affaire de Tarnac, devenue l’affaire Coupat et l’affaire Hazan.

 

 

URL source: http://www.mediapart.fr/journal/france/250409/pourquoi-l-affaire-coupat-nous-concerne-tous

 

Links:

[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/edwy-plenel

[2] http://fr.wikipedia.org/wiki/Tarnac

[3] http://www.mediapart.fr/journal/france/221108/sabotages-a-la-sncf-ce-que-revele-l-enquete

[4] http://fr.wikipedia.org/wiki/Direction_centrale_du_renseignement_intérieur

[5] http://www.mediapart.fr/journal/france/121108/les-anarcho-autonomes-le-fantasme-du-reseau-et-la-realite-des-ecrits

[6] http://www.mediapart.fr/journal/france/030409/tarnac-la-defense-passe-a-l-offensive

[7] http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/04/16/mam-ce-ne-sont-pas-les-journaux-qui-rendent-la-justice-dans-notre-pays_1181432_823448.html

[8] http://www.reunion.wanadoo.fr/s-informer/actualite/france/sabotage-a-la-sncf-information-judiciaire-les-neuf-gardes-a-vue-deferes-au-parquet.html?var_recherche=sabotages

[9] http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-03-12/comment-on-traque-les-terroristes/920/0/324944

[10] http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Péguy

[11] http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Dreyfus

[12] http://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_Coupat

[13] http://www.mediapart.fr/journal/france/290309/mathieu-rigouste-ennemi-interieur-et-menace-globale

[14] http://www.mediapart.fr/journal/france/151108/anarcho-autonomes-apres-les-mises-en-examen-les-verites-d-eric-hazan

[15] http://fr.wikipedia.org/wiki/Tiqqun

[16] http://www.vacarme.org/article255.html

[17] http://www.mediapart.fr/journal/france/111108/sabotages-de-lignes-sncf-les-anarcho-autonomes-entre-violences-et-elucubration

[18] http://fr.wikipedia.org/wiki/Blanquiste

[19] http://fr.wikipedia.org/wiki/Internationale_situationniste

[20] http://www.mediapart.fr/journal/france/230109/tarnac-des-doutes-sur-la-credibilite-d-un-temoin-a-charge

[21] http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=215

[22] http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/04/20/de-l-affaire-coupat-a-l-affaire-hazan_1182950_3232.html

[23] http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=I00010269

[24] http://www.mediapart.fr/journal/france/220409/julien-coupat-l-antiterrorisme-est-la-forme-moderne-du-proces-en-sorcellerie-0

[25] http://raforum.apinc.org/bibliolib/HTML/Pouget-LoisSce.html#Texte

[26] http://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_scélérates

[27] http://fr.wikipedia.org/wiki/Félix_Fénéon

[28] http://www.revueblanche.com/colloque.html

[29] http://raforum.apinc.org/bibliolib/HTML/Pouget-LoisSce.html#Juriste

[30] http://raforum.apinc.org/bibliolib/HTML/Pouget-LoisSce.html

[31] http://www.maitre-eolas.fr/

[32] http://fr.wikipedia.org/wiki/Leonardo_Sciascia

 
 

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25 avril 2009 6 25 /04 /avril /2009 07:09



De l’affaire Coupat à l’affaire Hazan ?

Le Monde du 20 avril 2009

           


« Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie/N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins/Le canevas banal de nos piteux destins,/C’est que notre âme, hélas ! N’est pas assez hardie. » En août 1857, ce ne sont pas ces vers qui ont valu à Baudelaire et son éditeur Auguste Poulet-Malassis la censure des Fleurs du mal, mais six poèmes « licencieux » de ce recueil, relevant selon la justice de l’« outrage à la morale publique ». La France de 2009 n’est certes plus celle du Second Empire : les bien tièdes « outrances » érotiques de Baudelaire passeraient aujourd’hui comme une lettre à la poste.


Un progrès, assurément. Mais est-ce si sûr ? Car ces vers-là, qui pourrait garantir qu’ils ne tomberaient pas aujourd’hui sous le coup d’une instruction pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ?


Le parallèle s’impose en effet, à la lecture de la prose policière relative à l’« affaire de Tarnac », qui a valu à Julien Coupat et huit autres personnes d’être arrêtés le 11 novembre 2008 puis d’être mis en examen sous ce motif, car soupçonnés de sabotages visant le réseau de la SNCF. Au fil des mois, la pièce essentielle de cette accusation semble se réduire à… un livre : L’Insurrection qui vient, signé par un « Comité invisible » et publié en mars 2007 par les Éditions La Fabrique, que dirige Eric Hazan.


En témoigne notamment le rapport de la sous-direction antiterroriste de la direction centrale de la police judiciaire au procureur de Paris établi le 15 novembre 2008 et explicitant les « investigations diligentées en exécution des réquisitions (…) ayant permis d’identifier et de démanteler une structure clandestine anarcho-autonome basée sur le territoire national et se livrant à des opérations de déstabilisation de l’État ».


Que dit ce rapport ? Ceci : « Ce groupe constitué autour de son leader charismatique et idéologue, le nommé Julien Coupat, (…) obéit à une doctrine philosophico-insurrectionnaliste qui, ayant fait le constat que la société actuelle est « un cadavre putride » (tel qu’il est mentionné au sein du pamphlet intitulé « L’Insurrection qui vient » signé du Comité invisible, nom du groupe constitué autour de Julien Coupat), a décidé d’user des moyens nécessaires pour se « débarrasser du cadavre » et provoquer la chute de l’État. »


Et il ajoute : « Les cibles désignées dans cet ouvrage, dont il a été établi dans la présente enquête qu’il avait été rédigé sous l’égide de Julien Coupat, étant, de manière récurrente, tout ce qui peut être, par analogie, défini comme un « flux » permettant la survie de l’État et la société de consommation qu’il protège. Sont ainsi cités dans cet opuscule, avec insistance, le réseau TGV et les lignes électriques comme autant de points névralgiques par le sabotage desquels les activistes peuvent, à peu de frais, arrêter plus ou moins durablement les échanges de biens et de personnes, et ainsi porter un coup au système économique qu’ils combattent. »


Par les temps qui courent, ceux de la paranoïa d’État, nous pouvons comprendre pourquoi un écrit « subversif » d’un groupe de révoltés – dont la genèse collective et volontairement anonyme ne permet pourtant de l’attribuer à aucun individu en particulier – suscite les exégèses orientées des services de police.


Mais pour autant, comment admettre que cela suffise à arrêter, à grand spectacle, de simples dissidents de l’ordre dominant ? Et comment admettre que l’éditeur du livre qui leur est attribué, cette fameuse « insurrection qui vient », soit entendu comme « témoin » dans l’affaire, alors qu’il n’est évidemment pas témoin des faits instruits ? Cette convocation par l’antiterrorisme vise évidemment à en faire un « complice objectif » d’une prétendue « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » ?


Car c’est bien ce qu’il faut retenir de l’audition, le 9 avril pendant trois heures trente, par la sous-direction de l’antiterrorisme de la police judiciaire, d’Eric Hazan, l’éditeur de L’Insurrection qui vient. Cette convocation avait évidemment pour objectif d’établir un lien entre ce livre et la sombre « affaire des caténaires ». « On n’a pas vu ça depuis la guerre d’Algérie », a déclaré Me Antoine Comte, l’avocat de l’éditeur.


Cela, nous ne l’admettons pas : pour nous, l’édition est avant tout un espace de liberté. La question n’est pas d’être d’accord ou non avec les thèses du « comité invisible ». La question, c’est, très simplement, celle de la liberté d’expression, aujourd’hui gravement menacée en France par les représentants de son État, au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme.


L’« affaire Hazan » n’est qu’un des nombreux symptômes de cette dérive. C’est pourquoi nous tenons à affirmer notre pleine solidarité avec notre confrère.

 

Auteur : François Gèze (éditions La Découverte)


Premiers signataires : Patrick Beaune (Champ Vallon), Laurent Beccaria (Les Arènes), David Benassayag (Le Point du Jour), Olivier Bétourné (Albin Michel), Teresa Cremisi (Flammarion), Bernard Coutaz et Frédéric Salbans (Harmonia Mundi), Gilles Haéri (Flammarion), Marion Hennebert (éditions de l’Aube), Hugues Jallon (La Découverte), Joëlle Losfeld (Joëlle Losfeld), Anne-Marie Métailié (Métailié), Françoise Nyssen (Actes Sud), Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.), Jean-Marie Ozanne (Folie d’encre), Yves Pagès (Verticales), Rémy Toulouse (Les Prairies ordinaires), Michel Valensi (éditions de l’Éclat).
 

 

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24 avril 2009 5 24 /04 /avril /2009 18:06


Julien Coupat :
« L’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie »


Extraits d’un article de Mediapart
signé de David Dufresne et daté du 22 avril 2009

 

Aux policiers :
« Mon arrestation est l’aboutissement d’environ une année d’enquête préliminaire dans le cadre des lois anti-terroristes. L’anti-terrorisme reproche centralement à ceux qu’il vise des intentions, des idées, et reproche des infractions seulement en second lieu comme matérialisation de ces idées et intentions. Si bien que ce qui est centralement jugé, ce ne sont pas les actes, mais quelque chose que la procédure leur prête. Si l’on suit le fil des auditions, il apparaît que me sont reprochées deux dégradations qui, pour n’être pas sans conséquences, n’en demeurent pas moins mineures, en ce qu’elles mettent en danger la vie de personne. Il va de soi dans un tel cadre que toutes déclarations à la police ne pourraient n’être qu’à ma charge. »


Au juge Thierry Fragnoli :
« L’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie. Toutes les auditions visent très manifestement à accréditer la thèse selon laquelle je serais le chef, le gourou, d’une soi-disant organisation anarcho-autonome. Il faudra qu’on m’explique le paradoxe : je serais le chef, c’est-à-dire celui qui nie l’autonomie d’un groupe de gens, qui sont réputés autonomes. »


(…) Quand le juge lui demande comment, avec ses « revenus modestes », il finance autant de « déplacements et de séjours tant en France que dans divers pays du monde », il rétorque : « Je suis économe ». À propos des policiers qui le suivaient dans la nuit des sabotages, il raconte : « on s’est enfoncés dans la campagne pour voir si nous [lui et Yildune, NDLR] étions suivis. Et nous n’avons eu aucun répit puisque, où que nous allions, trente secondes après s’être arrêtés, même dans les endroits les plus reculés, il y a des voitures qui surgissaient. Je ne sais pas s’il faut que je vous donne les plaques… »

– Le juge : « N’y avait-il pas d’autres moyens, plus simples, d’échapper à cette surveillance que vous dites avoir repérée, comme, par exemple, tout simplement, se perdre dans une foule sur un trottoir de Paris ? »

– Coupat : « Ce que vous dites relève d’un niveau d’intimité assez faible. Par ailleurs, je ne sache pas que le fait de marcher dans Paris fasse que l’on cesse de nous suivre maniaquement. Dans les derniers mois, c’est devenu le lieu de sentiment obsidional, c’est-à-dire le fait de se sentir assiégé en permanence. »


(…) Les questions du juge se font de plus en plus personnalisées, se concentrent sur lui, sur son autorité morale présumée. (…) Réponse de celui que la justice soupçonne d’être le chef de bande terroriste : « On est toujours soi-même mal placé pour savoir l’influence que l’on exerce. En revanche, on est bien mieux placé pour savoir les influences que l’on subit et, pour ma part, il ne m’a jamais gêné de subir des influences, au sens où André Gide l’entendait. »


L’un des points intéressant les enquêteurs est une réunion qui se serait tenue à Rouen, où vit en alternance une bonne partie des Tarnac, en amont de la contre-manifestation du sommet sur l’immigration des ministres de l’intérieur européens, à Vichy, le 3 novembre 2008. Pour les policiers, Julien Coupat est le coordinateur du désordre. Celui qui dit à chacun ce qu’il doit amener, et quel rôle il devra tenir. Ce soir-là, à Vichy, la manifestation est bien l’objet de plusieurs débordements sérieux, mais rien qui ne tourne à l’émeute. D’ailleurs, Julien Coupat n’est pas même poursuivi pour sa participation aux faits. Et quoi qu’il en soit : on est fort loin du terrorisme. Néanmoins, le juge Fragnoli veut savoir si Julien Coupat est bien celui qui tirait la corde accrochée à une barrière de police, comme le laissent supposer les caméras de surveillance de la ville. Réponse : « Si vous consultez les blogs [des manifestants, NDLR], vous verrez bien que cette idée circulait déjà sans qu’elle puisse m’être attribuée. Il ne s’agissait pas de tirer la barrière. (…) La vocation de la corde, pour ce que j’en comprends, était un peu comme pour le jeu Intervilles. De matérialiser, plutôt qu’un affrontement stérile avec la police, un effort collectif plutôt ludique autour d’une corde. L’idée qu’avec une corde, on puisse arracher une barrière de police m’apparaît une aberration et pour cause : ce jour-là, rien n’a été arraché du tout. » Une audition plus loin, et Julien Coupat précise : « Tirer les cordes est un vieux jeu médiéval où l’on trouve difficilement la trace d’une violence quelconque. C’est plutôt de l’ordre du sport collectif. »


Quant à cette réunion des ministres de la justice et de police européens « dans l’ancien siège du gouvernement de Vichy », pour lui, comme pour quelques autres, « c’était une gigantesque provocation ».


(…) Le juge Fragnoli : « Curieusement, les dates [des sabotages, NDLR] du 25 octobre et du 7 novembre ne sont pas si anodines qu’elles paraissent puisque chacun sait que c’est le 25 octobre (dans le calendrier julien, soit le 7 novembre dans le calendrier grégorien) qu’a eu lieu ce que l’Histoire a retenu sous le nom de l’insurrection de Petrograd, élément fondateur de la révolution russe qui éclate en 1917 dirigée par Léon Trotski, et ayant pour objectif des points stratégiques tels que notamment les ponts et les gares. Cette même nuit du 25 au 26 octobre (soit du 7 au 8 novembre 1917 en calendrier grégorien), le palais d’Hiver était pris par les insurgés. Or précisément, il est fait allusion à cet épisode historique dans L’Insurrection qui vient. Page 118 : «Les moments de grand retournement : 10 août 1792, 18 mars 1871, octobre 1917 » [octobre 1917 souligné par le juge, NDLR]. Page 121 : « Il y a bien encore des palais d’Hiver. » On pourrait presque en déduire que le choix de ces dates du 25 octobre du 7 novembre par les auteurs de dégradations des lignes TGV est à lui seul un symbole, voire un hommage, pour ne pas dire un message s’inscrivant dans la même veine que L’Insurrection qui vient. Qu’en pensez-vous ? »

Coupat : « J’y vois de votre part une construction intellectuelle et un scénario cohérent, mais je ne vois toujours pas le rapport avec mon humble personne. »


Un autre jour, quand le juge reprendra les mots de Coupat (à propos de la concordance des temps et des dates, et sur la « construction intellectuelle et le scénario cohérent »), l’intéressé précisera : « J’espère que le caractère ironique de ma réponse, quant à cette construction intellectuelle, ne vous aura pas échappé. »


(…) Mais parfois, il n’y a plus d’ironie, plus de métaphysique, plus de politique, plus de considérations sociales ni de jugement sur la police. In fine, Julien Coupat reconnaît que « l’instruction anti-terroriste est un lieu peu propice à la discussion d’idées ».


(…) Lors du dernier interrogatoire, le ton se fait plus grave. Il est question de vie et de mort quand bien même, de l’aveu de tous les experts ès caténaires, aucune vie n’eût été en jeu dans cette affaire (hormis, éventuellement, celle des poseurs de crochets).

– Le juge : « Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier une atteinte à celle-ci ? »

– Coupat : « Cela fait partie, dans la formulation, du caractère délirant de la déposition du témoin 42 [qui a déposé sous X et dont Mediapart a déjà mis en cause la crédibilité, NDLR], tendant à me faire passer pour une espèce de Charles Manson de la politique. »

– Le juge : « En quoi cela vous empêche-t-il de répondre à la question posée ? »

– Coupat : « Je vous demande trois-quatre minutes pour réfléchir. C’est une question importante. Je pense que c’est une erreur métaphysique de croire qu’une justification puisse avoir le même poids que la vie d’un homme. »


Julien Coupat doit formuler une nouvelle demande de remise en liberté dans les jours prochains.

 

Je n’ai pas de lien à vous fournir, parce que le site est payant et fonctionne sur abonnement. On m’a fort gentiment recopié le texte. En revanche, j’indique la liste des liens que donne le journaliste.

 

Links:

[1] http://www.mediapart.fr/club/blog/david-dufresne

[2] http://www.mediapart.fr/journal/france/030409/tarnac-la-defense-passe-a-l-offensive

[3] http://www.mediapart.fr/journal/france/230109/tarnac-des-doutes-sur-la-credibilite-d-un-temoin-a-charge

[4] http://www.lafabrique.fr/spip/IMG/pdf_Insurrection.pdf

[5] http://www.liberation.fr/societe/0101562270-sept-mois-de-traque-d-une-cellule-invisible

[6] http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/03/25/ce-que-contient-le-dossier-d-instruction-de-l-affaire-tarnac_1172333_3224.html#ens_id=1164748

[7] http://www.charliehebdo.fr/cms/index.php?id=458&no_cache=1&sword_list[]=coupat

[8] http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2317/articles/a398184-comment_lultragauche_est_devenue_lennemie.html

[9] http://ultrahumandignity.blogspot.com/


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23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 12:07



« C’est pas Julien, c’est l’esprit de Guingouin qui arrête les trains. »
Gare d’Eymoutiers, dans la Haute-Vienne.



Par ricochet (comme il est de mise sur l’Internet)
 

Soyez bien attentifs.

Se rendre d’abord chez Charles Tatum, pour comprendre qui est Georges Guinguoin, http://susauvieuxmonde.canalblog.com/, puis allez chez Serge Quadruppani, qui a déniché la photo et commente, avec le brio qui sied, une petite anecdote liée au guide touristique Le Petit Futé (« Les gros cons du Petit Futé » !) : http://quadruppani.blogspot.com/.


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18 avril 2009 6 18 /04 /avril /2009 09:41



Libération en date du jeudi 16 avril 2009 consacre cinq pages à l’affaire Tarnac et livre une enquête signée Karl Laske.
 

http://www.liberation.fr/societe/0101562266-la-fabrique-d-un-presume-coupable
http://www.liberation.fr/societe/0101562270-sept-mois-de-traque-d-une-cellule-invisible
http://www.liberation.fr/societe/0101562271-nous-avons-eu-envie-de-faire-l-amour

En lisant ces articles, j’ai appris un fait. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours cru que l’envoi de la revendication du sabotage par les anti-nucléaires allemands avait été postérieur aux arrestations. Or il date du 10 novembre 2008, la veille du coup de filet de Tarnac. Négliger une telle piste qui, je le croyais naïvement et l’avais écrit ici, disculpe entièrement ces jeunes gens, relève du montage. En cela, il confirme ce que tout le monde commence à se dire, et la presse de l’écrire : ce dossier n’est pas vide, il est truqué.
 

L’éditorial de François Sergent
http://www.liberation.fr/politiques/0101562267-justice

Et enfin, la réaction de Alliot-Marie, dont l’outrance verbale (« Ce ne sont pas les journaux qui rendent la justice ») n’a d’égal que son sens du trucage judiciaire. Cette femme est une des deux ou trois responsables de l’incarcération de Coupat depuis plus de six mois (et je ne parle pas du temps que ses amis ont perdu et souffert en prison ni des conséquences sur leur vie respective). Depuis quelques jours, une question m’obsède : que va-t-on faire d’elle ?
http://www.liberation.fr/societe/0101562376-ce-ne-sont-pas-les-journaux-qui-rendent-la-justice



 

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17 avril 2009 5 17 /04 /avril /2009 14:17

 

Giorgio Agamben présentera Contributions à la guerre en cours de Tiqqun (à paraître le 23 avril) au « Lavoir moderne parisien » (35, rue Léon, 75018 Paris) le dimanche 19 avril à 18 h 30. Pour toutes celles et tous ceux qui souhaiteraient assister à cette présentation, il semblerait qu’il soit préférable de réserver.


Réservations possibles par téléphone au 01 42 52 09 14 ou sur le site du Lavoir moderne parisien 
http://www.rueleon.net/programme_lmp.php?Id=17


La Fabrique éditions
http://lafabrique.fr
64, rue Rébeval 75019 Paris
Tél. et Fax : 01 40 15 02 63

 

 

 

Lire la présentation du livre qu’en donne La Fabrique, ici même, en date du 25 mars.

 

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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 19:33
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16 avril 2009 4 16 /04 /avril /2009 19:29



« Le gouvernement prépare son décret “anti-cagoules” 
dans les manifestations »

Lemonde.fr avec AFP, 16 avril 2009

 

Le ministère de l’intérieur a transmis, jeudi 16 avril, un décret visant à interdire aux personnes participant à des manifestations publiques de se dissimuler le visage pour empêcher leur identification. Le décret prévoit que « tout participant à une manifestation publique, en dissimulant volontairement son visage dans le but de ne pas être identifié, est puni de l’amende prévue pour les contraventions de 5e classe : 1 500 euros », a précisé le ministère. En outre, ce décret stipule que, « en cas de récidive dans un délai d’un an, l’amende peut être portée à 3 000 euros ».


La ministre Michèle Alliot-Marie avait annoncé son intention « d’étudier la possibilité de mettre en place des mesures » de ce type, quelques jours après que des violences eurent été commises par des personnes portant des cagoules, à Strasbourg et à Bastia. Un hôtel où des policiers étaient hébergés avait été incendié en marge du sommet de l’OTAN à Strasbourg, le 4 avril, tandis que le soir à Bastia, lors d’une manifestation nationaliste pour protester contre les « violences policières », soixante-dix membres des forces de l’ordre avaient été blessés, dont trois grièvement.

 

« Avec pour objectif » de ne pas être reconnues


Le décret ne vise que les personnes qui se dissimuleraient le visage « avec pour objectif » de ne pas être reconnues, pour se livrer à des violences ou commettre des dégradations en profitant d’une manifestation traditionnelle, a-t-on assuré Place Beauvau. Si l’interpellation de personnes au sein même des manifestations est « difficile », a-t-on reconnu de même source, comme l’affirment les spécialistes policiers du maintien de l’ordre, en revanche, ce décret permettrait « aux services d’ordre internes des grandes manifestations d’en expulser » les contrevenants.


En Allemagne, depuis une loi de 1985, les protestataires n’ont pas le droit de prendre part à une manifestation « dans un accoutrement ou avec des ustensiles destinés ou à même d’empêcher que soit constatée leur identité ». Les contrevenants, passibles en théorie d’un an de prison et d’une amende, peuvent y être exclus de la manifestation sur le champ par la police.

 
 

 

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10 avril 2009 5 10 /04 /avril /2009 11:00



Au matin du jeudi 9 avril 2009, Eric Hazan, directeur des éditions La fabrique, a été convoqué comme témoin par la SDAT (Sous-Direction de l’Anti-Terrorisme). Le but des policiers était de créer l’amalgame entre Julien Coupat, l’affaire des caténaires de la SNCF et le livre L’Insurrection qui vient édité par La fabrique.

N’étant pas témoin des faits instruits dans cette affaire, Eric Hazan a répondu qu’il n’était pas dans son rôle de combler le vide du dossier. S’il existe des éléments dans L’Insurrection qui vient enfreignant les lois sur la presse, Eric Hazan est prêt à en répondre devant les tribunaux compétents.

Cette tentative d’impliquer un livre et un éditeur dans une association de malfaiteurs terroristes constitue une grave atteinte à la liberté d’expression. 

 

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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 19:36


 

« Affaire Coupat : un éditeur entendu par l’antiterrorisme »

Par Augustin Scalbert (9 avril 2009)

 

La police espère établir un lien entre le livre « L’Insurrection qui vient » et Julien Coupat pour étayer ses accusations de terrorisme.


Eric Hazan, patron des éditions La Fabrique, a été entendu ce jeudi matin pendant trois heures trente par la sous-direction de l’anti-terrorisme de la Police judiciaire. Il est l’éditeur d’un livre signé d’un mystérieux « comité invisible » et intitulé « L’insurrection qui vient ».


Les enquêteurs, qui soupçonnent Julien Coupat d’en être l’auteur, espèrent en apporter la preuve, ce qui permettrait d’étayer les accusations pesant sur le présumé terroriste.


Selon une de ses collaboratrices, Eric Hazan, qui n’est pas joignable pour l’instant, a été convoqué hier par un coup de téléphone, à la suite, semble-t-il, d’une commission rogatoire.


Il s’est présenté ce jeudi matin à la sous-direction antiterroriste, où les enquêteurs l’auraient questionné sur deux points : les liens qu’ils soupçonnent entre « L’insurrection qui vient » et Julien Coupat, et ceux entre le jeune militant, ce livre et la fameuse affaire des caténaires.


Comme Rue89 le rappelait en décembre dans un article revenant sur l’affaire de Tarnac et son enquête très médiatique, la police a très vite confié aux médias une très forte présomption de paternité de Coupat pour cet écrit, qui semble faire office de pièce à conviction. A l’époque, rien ne permettait d’étayer cette paternité.


Contactés, le parquet de Paris et le ministère de l’Intérieur n’ont pas voulu faire de commentaires.


Dans un communiqué, La Fabrique s’insurge contre « cette tentative d’impliquer un livre et un éditeur dans une association de malfaiteurs terroristes […] constitue une grave atteinte à la liberté d’expression », et précise :


    « N’étant pas témoin des faits instruits dans cette affaire, Eric Hazan a répondu qu’il n’était pas dans son rôle de combler le vide du dossier.

    S’il existe des éléments dans « L’Insurrection qui vient » enfreignant les lois sur la presse, Eric Hazan est prêt à en répondre devant les tribunaux compétents. »


(Plus d’informations à venir sur Rue89)

 

Source :
http://www.rue89.com/2009/04/09/affaire-coupat-un-editeur-entendu-par-lantiterrorisme


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