Espérant y trouver les numéros de Maintenant, afin de récupérer de larges extraits (la paresse, que voulez-vous, la paresse), je me suis rendu sur le site Mélusine, consacré au surréalisme et dont l’adresse figure ci-contre. Je n’ai pas trouvé Cravan, en revanche, j’ai découvert des documents fort intéressants.
Tout d’abord et c’est une bonne nouvelle, les Tracts surréalistes et déclarations collectives réunis par José Pierre et publiés en deux volumes chez Losfeld (1980-1982) sont disponibles en ligne. C’est une source extrêmement importante. Elle l’est d’autant plus de nos jours que la dimension politique du surréalisme est farouchement niée par les institutions (universités, centre Georges-Pompidou, etc.). Le travail de José Pierre nous la restitue pleinement, la rendant incontestable.
Il manque malheureusement à cette mizenligne les commentaires qui recontextualisaient les textes et ajoutaient de précieuses informations, parfois sur plusieurs pages. Pour y avoir le droit, vous devrez, au choix, vous rendre en bibliothèque ou faire chauffer la carte bleue.
Je donne à lire ci-dessous l’un des tout premiers tracts de la longue liste (1921-1969).
Déclaration sur l’Affaire Ubu
Charles Chassé a déclaré que Jarry n’était pas l’auteur d’« UBU ROI ». Nous ne voulons pas plus discuter avec monsieur Chassé qu’avec messieurs Souday, Thérive, et autres critiques.
Pour nous, UBU ROI n’a rien à faire avec les comédies de Molière et de Shakespeare et les romans de Rabelais.
Il est fâcheux d’ailleurs qu’on ait profité du tricentenaire de l’un de ces messieurs pour nous infliger ce petit cours de littérature comparée.
Qui s’amuserait à prendre au sérieux un homme qui, comme le commandant Morin, a passé trente ans de sa vie dans l’armée ?
Devant l’évidence, nous nierons qu’UBU ROI soit l’oeuvre de messieurs Chassé et Henri Morin.
Alfred Jarry a signé UBU ROI et en est mort. Jarry est un des hommes dont nous admirons sans réserve l’attitude, et nous défions qui que ce soit d’entamer sa personnalité par la contestation d’une de ses oeuvres.
Nous nous réjouissons qu’UBU ROI soit tenu pour une « c... ade » par les imbéciles. Nous n’avons pas souvent l’occasion de préférer un Paul Fort à un Binet-Valmer. Mais lorsqu’on nous met dans cette alternative à propos de Jarry, nous n’hésitons pas un seul instant.
Cette histoire ne comporte pas de morale.
Nous ajoutons, et il serait trop facile d’en faire la preuve à la manière de messieurs Morin et consorts, qu’UBU demeure un fait unique qui n’engage en aucune façon ce qui l’a suivi.
LA RÉDACTION
Littérature (nouvelle série) n° 1, 1er mars 1922.
J’ajoute d’autres informations sur Mélusine. La section Numérik Satie propose l’intégralité des textes du compositeur. C’est l’occasion de goûter à un humour bien dans l’esprit des cabarets montmartrois de la fin du XIXe siècle, celui d’Alphonse Allais, et de l’art du monologue, c’est-à-dire toujours dans les limites de l’absurde et du nonsensique.
En voici un exemple, évoquant justement Montmartre.
Les musiciens de Montmartre
On me reprochera d’être bref, cela m’est égal.
Il y a deux ou trois cents ans, bien peu des musiciens actuels de la Butte existaient, leur nom était ignoré du gros public, et même du mince. Tout cela a bien changé, surtout — semble-t-il — depuis ces dix dernières années.
J’aurais voulu, au moyen d’usages talismaniques, hors de la portée des brucolaques, accomplir, au moins une fois, ce qui fut toujours mon plus grand désir : l’exécution d’un passage commémoratif pavoisant les musiciens les plus respectés de Montmartre.
Mais alors, saisi d’un trouble que j’attribue froidement à une exquise timidité obtenue par un recueillement salutaire, je vis qu’il fallait que je me démisse — à regret, cela va de soi, — d’une tâche que je considère comme succulente, car, malgré mon intelligence, il m’est impossible d’exprimer, en le si étroit espace dont je dispose ici, l’entière majesté de ma pensée et de mon sujet ; et résolus-je d’aviser le passant à Montmartre, qu’il lui sera facile d’assister — en payant, bien entendu — à quelques soirées dans plusieurs des splendides cabarets réunis sur cette sorte de promontoire merveilleux, pour avoir une idée presque photographique de ce que je devrais écrire présentement.
Là, il entendra de ses propres oreilles, ou de celles des autres, des vibrations d’une telle saveur, qu’il s’exclamera lui-même : Si la musique ne plaît pas aux sourds, même s’ils sont muets, ce n’est pas une raison pour la méconnaître.
Je me retire avec simplicité.
Erik Satie
Enfin, pas de bons sites sans ses liens, la liste que propose Mélusine est vaste.