Lettre ouverte de Simon Leys
au ministre des Affaires étrangères
Publiée dans la presse en mars 2009
À la veille du procès qui doit se tenir la semaine prochaine à Bruxelles, où les jumeaux Marc et Louis Ryckmans, nés en 1967 à Hong Kong et apatrides depuis 2006, tenteront de récupérer leur nationalité belge, Simon Leys, leur père, publie dans la presse une lettre ouverte adressée au ministre des Affaires étrangères.
Lettre ouverte à Karl De Gucht,
ministre des Affaires étrangères,
Monsieur le Ministre,
Je vous adresse cette lettre par l’intermédiaire de la presse, et non pas par celui de la poste, parce qu’il ne s’agit plus d’une affaire privée (problème de mes fils rendus illégalement apatrides en conséquence d’une faute professionnelle d’un consul), mais bien d’un scandale qui intéresse tous nos concitoyens, constamment exaspérés par l’arbitraire de notre bureaucratie nationale et par l’arrogance d’un service public qui, au lieu de servir le public, n’a pour seul souci que de se « sauver la face ».
Comme ce scandale déborde depuis longtemps le cas individuel qui se trouve à son origine, la pétition qui a été organisée pour défendre la cause de mes fils a aussitôt rassemblé plus d’un millier de signatures : personnalités éminentes de la diplomatie, du barreau, des lettres et des arts, universitaires, journalistes, industriels, mais aussi et surtout modestes inconnus : ce n’est pas pour les beaux yeux de mes fils (et encore moins pour les miens) qu’ils ont signé. Ce qui les mobilise tous, c’est un sentiment d’indignation devant les abus de l’Administration, ainsi qu’une profonde inquiétude devant ce nouvel exemple d’une déliquescence - peut-être terminale - de nos grandes institutions nationales.
Depuis bientôt un mois, les organisateurs de la pétition (rédaction de la Revue générale et secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et littérature françaises) ont vainement tenté de vous joindre pour vous la remettre en mains propres. Même les démarches généreuses du président du Sénat lui-même n’ont pas réussi à vous atteindre. En désespoir de cause, la pétition vient de vous être adressée par courrier recommandé. Nous attendons la réponse.
Ayant eu moi-même l’honneur de servir jadis nos Affaires étrangères (à Hongkong, puis à Pékin), j’ai conservé quelques liens personnels au ministère : ceux-ci m’attestent que, dans les hauts niveaux de notre diplomatie, tout le monde est parfaitement au courant de la vraie nature du scandale. Et vous-même, vous avez déclaré votre irritation devant cette « affaire absurde ». Et pourtant, tout ce que vos émissaires officieux nous proposent ne sont que de honteux compris (sic) dont le seul objet n’est pas de rectifier l’erreur et de faire prévaloir justice et vérité mais bien (ce sont les termes de vos envoyés) de « sauver la face de l’Administration » (encore une fois).
La solution ne dépend que de vous : il suffit d’une signature ministérielle. La question que nous nous posons tous maintenant est la suivante : nos Affaires étrangères sont-elles entre les mains d’un homme d’État ou d’une autruche ?
Simon Leys
La lettre est disponible à cette adresse,
http://www.levif.be/actualite/belgique/72-56-30707/virulente-lettre-ouverte-de-simon-leys-a-karel-de-gucht.html