Je donne à lire plus bas, après cette présentation, deux courts extraits d’un remarquable entretien fleuve, sorte de bilan de Jean-Christophe Menu, auteur (Livret de Phamille) et responsable de L’Association qui vient de publier le livre de Kiki et Loulou Picasso, Engin explosif improvisé.
Depuis sa fondation en 1990, cette modeste maison d’édition a plus fait pour la bande dessinée (française et internationale) que n’importe qui d’autre. Historiquement, son importance est à comparer à celles qu’ont eues les revues Pilote, sous la direction de Goscinny, Métal Hurlant et les éditions Futuropolis. Outre ses cofondateurs Lewis Trondheim, David B., Menu, Mattt Konture, Killoffer et Stanislas, L’Association a contribué à la reconnaissance de Marjane Satrapi, Joann Sfar, Vincent Sardon, Jochen Gerner, Blutch, et j’en passe, sans oublier de nombreux auteurs étrangers. Autre aspect de son travail, une constante politique éditoriale liée au patrimoine de cet art a permis, entre autres, les rééditions d’œuvres de Mattioli, Forest, Gébé.
L’équipe s’est montrée très présente sur le plan de l’analyse et de la réflexion sur la bande dessinée, voire sur le terrain de la polémique (là, Menu s’est distingué), au moyen de ses divers publications, pas toujours graphiques, dont on retiendra l’éphémère et étonnante revue critique L’Éprouvette qui imposait, parfois par la force, une vraie vision et une éthique au sein de cette activité. Les mêmes constituent le noyau dur de l’Oubapo, Ouvroir de bande dessinée potentielle, équivalent de l’Oulipo (Queneau, Perec) et satellite du Collège de ‘Pataphysique.
Un autre de ses mérites aura été de rediscuter les termes qui semblaient immuables de bande dessinée, album, etc., et d’avoir lentement imposé l’idée de roman graphique, relevant ainsi le niveau intellectuel d’une profession traumatisée par l’étiquette qui lui colle toujours à la peau auprès d’une majorité de gens, celle d’un amusement réservé aux enfants (voir à ce sujet les pages très éclairantes du Journal d’un album de Dupuy et Berberian). Sur ce point, l’importance de cette génération d’auteurs réside, pour beaucoup, dans des œuvres à caractère autobiographique. Les séries L’Ascension du Haut Mal de David B. puis Persepolis de Marjane Satrapi jouant ici un rôle premier dans son passage à l’âge adulte. Et ce n’est pas l’immense succès public de Satrapi qui les a contraints à s’en détourner. Ces nécessaires redéfinitions et recadrages, la dimension indépendante et l’aspect expérimental, la politique patrimoniale qui caractérisent L’Association est à rapprocher de l’opération historique des Cahiers du cinéma, du temps où la critique défendait une « politique des auteurs ».
Largement plébiscitée par une jeune génération de lecteurs, L’Association a aussi relancé l’intérêt pour la bande dessinée aux bientôt quarantenaires, comme bibi (et je ne suis pas le seul dans ce cas, croyez-moi) ; c’est dire assez la place que tiennent ces gens-là !
JC MENU
Entretien par Xavier Guilbert « Du9 », mai 2009
« … Et puis s’inscrire aussi dans le courant des avant-gardes littéraires du début du vingtième siècle, en posant la question : puisque la bande dessinée est un art qui s’est développé en retard, est-ce qu’elle ne serait pas encore une avant-garde ? Est-ce qu’on ne serait pas encore dans la modernité plutôt que dans le post-moderne rampant, gluant, qui est partout ailleurs. Donc c’est une question ouverte, j’ai pas dit oui, j’ai pas dit non, j’ai posé la question. Par exemple, avec Christian Rosset on n’était pas tout à fait d’accord sur ces questions d’avant-garde, mais il y avait en tout cas le fait de s’inscrire dans un mouvement historique. Le fait de faire trois numéros [de L’Éprouvette] très très rapidement, et puis de saborder la revue au numéro trois, c’était un geste d’avant-garde aussi, qui s’inscrit dans une référence aux mouvements comme Dada, ou encore l’auto-dissolution de l’Internationale situationniste. Le fait de saborder, pour moi, ça a été un geste aussi fort que de le lancer. C’est-à-dire, faire trois numéros en un an – trois numéros de plus en plus épais, avec de plus en plus d’ouverture, – et puis tout foutre en l’air immédiatement, en l’espace d’un an, c’est ça qui avait le plus de sens. »
« Killoffer me disait récemment – il est prof à l’ISAA –, il me dit que sur une classe, il y en a seulement un quart qui connaît l’existence de Reiser, par exemple. Et ça, ça m’hallucine. Que Gébé reste discret, ça je le comprends, il a toujours été difficile, mais Reiser était tellement populaire et tellement important de son vivant, que le fait qu’il puisse comme ça disparaître des mémoires, j’ai du mal à l’admettre et à l’accepter. Et à côté de ça, l’été dernier, il y avait toute une espèce d’opération du Nouvel Observateur qui ressortait les livres de Reiser et qui les offrait aux abonnés. Donc tout ça est paradoxal, et je crois que c’est le problème des arts populaires de ne pas avoir de mémoire, et que c’est vraiment très important de tout faire pour la cultiver. Surtout par rapport à des auteurs aussi importants, politiquement, que Gébé aujourd’hui. Et il y a aussi cet aspect peut-être plus politique depuis l’explosion du groupe, que j’assume, aussi une marque de radicalisation par rapport à, non seulement le contexte de la bande dessinée mais aussi le contexte général. Je suis effaré par le gouvernement dans lequel on est, et je n’imagine pas continuer à faire de la bande dessinée de divertissement ou légère, ou juste pour s’éclater. Ce n’est pas possible, il faut prendre des positions plus fermes par rapport à ce qui nous entoure. »
Les numérisations proviennent du même site, sauf le portrait de Menu par David Grault, emprunté à Wikipédia, et la couverture de Livret de Phamille, récupérée sur un site de vente.