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Quelques réponses de Félix Fénéon au président Dayras (août 1894)


 

Félix Fénéon lors des audiences du « procès des Trente »


Accusé de terrorisme, suite à un attentat dans un restaurant parisien, le grand critique d’art, F. F. est jugé avec une vingtaine d’autres prévenus : la fine fleur du mouvement anarchiste français.

Pour Maxime. 



« Le Président Dayras. – Votre concierge affirme que vous receviez des gens de mauvaise mine.

Félix Fénéon. – Je ne reçois guère que des écrivains et des peintres.

Pr. – L’anarchiste Matha, lorsqu’il est venu à Paris, est descendu chez vous.

F. – Peut-être manquait-il d’argent.

Pr. – À l’instruction, vous avez refusé de donner des renseignements sur Matha et sur Ortiz.

F. – Je ne me souciais pas de rien dire qui pût les compromettre. J’agirais de même à votre égard, monsieur le Président, si le cas se présentait.


Fénéon parle sans gestes, d’une voix brève et courtoise. À chaque réponse, on voit se dresser son pinceau de barbe.


Pr. – On a trouvé dans votre bureau des détonateurs, d’où venaient-ils ?

F. – Mon père les avait ramassés dans la rue.

Pr. – Comment expliquez-vous qu’on trouve des détonateurs dans la rue ?

F. – Le juge d’instruction m’a demandé pourquoi je ne les avais pas jetés par la fenêtre au lieu de les emporter au ministère. Vous voyez qu’on peut trouver des détonateurs dans la rue.

Pr. – Votre père n’aurait pas gardé ces objets. Il était employé à la Banque de France et l’on ne voit pas ce qu’il pouvait en faire.

F. – Je ne pense pas en effet qu’il dût s’en servir, pas plus que son fils, qui était employé au ministère de la guerre.


Pas la moindre trace d’insolence, mais plutôt de la timidité dans le ton de Fénéon. Il semble qu’il hésite à chaque fois, comme s’il cherchait d’abord la réponse la plus modeste et la plus juste.


Pr. – Voici un flacon que l’on a trouvé dans votre bureau. Le reconnaissez-vous ?

F. – C’est un flacon semblable, en effet.

Pr. – Emile Henry, dans sa prison, a reconnu ce flacon pour lui avoir appartenu.

F. – Si l’on avait présenté à Emile Henry un tonneau de mercure, il l’aurait aussitôt reconnu. Il n’était pas exempt d’une certaine forfanterie.


Au cours de son procès, Emile Henry s’était chargé de plus d’un crime que la police lui contestait.


Pr. – Vous avez dit que vous croyiez que les détonateurs n’étaient pas des engins explosifs. Or, M. Girard a fait des expériences qui établissent qu’ils sont dangereux.

F. – Cela prouve que je me trompais.

Pr. – Vous savez que le mercure sert à confectionner un dangereux explosif, la fulminate de mercure ?

F. – Il sert aussi à confectionner des baromètres. »


Jean Paulhan
« F. F. ou le Critique » in Œuvres de Félix Fénéon.


 

Sources


J’ai trouvé cet extrait du texte de Paulhan sur le site, que je vois très souvent cité et que je n’ai pas encore pris le temps de visiter, « La cave du Dr Orlof ».
http://drorlof.blogspot.com/2006/01/fnon-au-procs-des-trente.html


Cette édition des Œuvres de Fénéon (1948) est épuisée, ainsi que la suivante, publiée en Suisse en 1970.


F. F. ou le Critique a été repris en volume aux éditions Claire Paulhan. En voici la présentation :


« Il est un homme qui préfère, en 1883, Rimbaud à tous les poètes de son temps ; défend dès 1884 Verlaine et Huysmans, Charles Cros et Moréas, Marcel Schwob et Jarry, Laforgue, et par-dessus tous Mallarmé. Découvre un peu plus tard Seurat, Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Appelle à La Revue blanche, qu’il dirige de 1895 à 1903 – oui, de 1895 à 1903 –, André Gide et Marcel Proust, Apollinaire et Claudel, Jules Renard et Péguy, Bonnard, Vuillard, Debussy, Roussel, Matisse. Comme à La Sirène, en 1919, Crommelynck, Joyce, Synge et Max Jacob. L’homme heureux ! Il est à la rencontre de deux siècles. Il sait retenir, de l’ancien, Nerval et Lautréamont, Charles Cros et Rimbaud. Il introduit au nouveau Gide, Proust, Claudel, Valéry, qui apparaissent. Nous n’avons peut-être eu en cent ans qu’un critique, et c’est Félix Fénéon. Cela fait une étrange gloire, hors des enquêtes et des anthologies, hors des académies et des journaux, hors de la vie, comme on dit, littéraire. Cela fait une gloire mystérieuse qu’il faudrait serrer de plus près, qu’il faudrait comprendre. »


Il s’agit là d’une nouvelle édition de F. F. ou le Critique, avec des notes sur les variantes d’un texte de Jean Paulhan, publié en 1943 par Confluences, en 1945 et 1948 par Gallimard, en 1969 par Claude Tchou, pour Le Cercle du Livre précieux. Suivent un dossier de fac-similés, montrant des pages d’un des manuscrits de F. F. ou le Critique et des fragments non retenus par Jean Paulhan, ainsi qu’un dossier de réception critique, comprenant des textes de Maurice Blanchot (« Le Mystère de la critique »), Alexandre Astruc (« F. F. ou de la Vocation »), André Berne-Joffroy (« F. F. »), André Billy (« Fénéon, Paulhan ou la Critique »), Raymond Guérin (« Jean Paulhan ou d’Une nouvelle incarnation des Lettres »), Maurice Nadeau (« Les œuvres de Félix Fénéon ») & André Wurmser (« Félix Fénéon, homme d’hier »).


Texte établi et introduit par Claire Paulhan. Dossier de fac-similés. Dossier critique. Reproduction de deux portraits de Félix Fénéon. Nouvelle édition, d’après le manuscrit original, en mars 1998.
http://www.clairepaulhan.com/auteurs/jean_paulhan2.html 



Je signale un petit livre très précieux, publié par Du Lérot et Histoires littéraires, que je croyais épuisé, mais que son éditeur à l’air de proposer à la vente. Le volume est constitué des coupures de presse du procès, l’édition est établie par Maurice Imbert : « Le procès des Trente » vu à travers la presse de l’époque telle qu’elle a été conservée par Mme Fénéon mère, et annotée par Félix Fénéon à l’issue de son procès.
http://www.editionsdulerot.fr/index.php?ID=1010065&detailObjID=1011117&detailResults=1011684&dataType=actu


J’indique aussi, toujours chez Du Lérot, l’un des meilleurs éditeurs de la littérature de la fin du XIXe siècle, les volumes suivants :


La Correspondance de Stéphane Mallarmé et Félix Fénéon

La Correspondance de Félix et Fanny Fénéon avec Maximilien Luce

Fénéon, Lettres à Francis Vielé-Griffin (1890-1913)

Fénéon, Petit supplément aux « Œuvres plus-que-complètes », volume 1*

Fénéon, Petit supplément aux « Œuvres plus-que-complètes », volume 2*


* Ces volumes se réfèrent à l’édition des Œuvres plus que complètes de F. F. établie par Joan U. Halperin (Genève, Droz, 1970), par ailleurs LA biographe de Fénéon.

 

Fénéon ayant posé pour les plus grands peintres de son temps, je tâcherai d’apporter un peu plus d’illustrations, une prochaine fois.

 

 

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N
Il existe aussi un merveilleux recueil, les "Nouvelles en trois lignes", anthologie de faits divers, régulièrement republié par les éditions Macula.
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