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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 14:18

   

« Pourquoi nous cessons de respecter
les contrôles judiciaires »

 

Le Monde du 4 décembre 2009

 

 

L’arrestation de Christophe, le 27 novembre, marque un palier dans la bouffée délirante d’État que l’on nomme pudiquement « affaire de Tarnac ». Sa mise en examen situe le point où une procédure ne se poursuit qu’afin de se sauver elle-même, où l’on inculpe une personne de plus dans le seul espoir de maintenir le reste des inculpations.

 

En fait de « premier cercle », Christophe appartient surtout au petit nombre de ceux avec qui nous discutons de notre défense. Le contrôle judiciaire qui voudrait, pour l’avenir, lui interdire de nous voir est l’aberration de trop ; c’est une mesure consciente de désorganisation de la défense, aussi. À ce point de torsion de toutes les notions du droit, qui pourrait encore exiger de nous que nous respections ces contrôles judiciaires et cette procédure démente ? À l’absurde nul n’est tenu. Il n’y a pas besoin de se croire au-dessus de la justice pour constater qu’elle est en dessous de tout. Au reste, une société qui se maintient par des moyens si évidemment criminels n’a de procès à intenter à personne.

 

La liberté sous contrôle judiciaire est le nom d’une sorte d’expérience mystique que chacun peut se figurer. Imaginez que vous ayez le droit de voir qui vous voulez, sauf ceux que vous aimez, que vous puissiez habiter n’importe où, sauf chez vous, que vous puissiez parler librement, au téléphone ou devant des inconnus, mais que tout ce que vous dites puisse être, un jour ou l’autre, retenu contre vous. Imaginez que vous puissiez faire tout ce que vous voulez, sauf ce qui vous tient à coeur. Un couteau sans manche auquel on a retiré la lame ressemble davantage à un couteau que la liberté sous contrôle judiciaire ne ressemble à la liberté.

 

Vous flânez sur un boulevard avec trois amis ; sous la plume des flics qui vous filochent, cela se dit : « Les quatre objectifs se déplacent en direction de… » Vous retrouvez après des mois de séparation un être qui vous est cher ; dans le jargon judiciaire, cela devient une « concertation frauduleuse ». Vous ne renoncez pas, même dans l’adversité, à ce que toute amitié suppose de fidélité ; c’est évidemment une « association de malfaiteurs ».

 

La police et sa justice n’ont pas leur pareil pour travestir ce qui tombe sous leur regard. Peut-être ne sont-elles finalement que cette entreprise de rendre monstrueux ce qui, aimable ou détestable, se comprend sans peine.

 

S’il suffit de ne se reconnaître dans aucune des organisations politiques existantes pour être « autonome », alors il faut bien admettre que nous sommes une majorité d’autonomes dans ce pays. S’il suffit de regarder les directions syndicales comme des traîtres avérés à la classe ouvrière pour être d’« ultragauche », alors la base de la CGT est présentement composée d’une série de dangereux noyaux d’ultragauchistes.

 

Nous désertons. Nous ne pointerons plus et nous comptons bien nous retrouver, comme nous l’avons fait, déjà, pour écrire ce texte. Nous ne chercherons pas à nous cacher. Simplement, nous désertons le juge Fragnoli et les cent petites rumeurs, les mille aigreurs misérables qu’il répand sur notre compte devant tel ou tel journaliste. Nous désertons la sorte de guerre privée dans laquelle la sous-direction antiterroriste voudrait nous engager à force de nous coller aux basques, de « sonoriser » nos appartements, d’épier nos conversations, de fouiller nos poubelles, de retranscrire tout ce que nous avons pu dire à notre famille durant nos parloirs en prison.

 

S’ils sont fascinés par nous, nous ne sommes pas fascinés par eux – eux que nos enfants appellent désormais, non sans humour, les « voleurs de brosses à dents » parce que, à chaque fois qu’ils déboulent avec leurs 9 mm, ils raflent au passage toutes les brosses à dents pour leurs précieuses expertises ADN. Ils ont besoin de nous pour justifier leur existence et leurs crédits, nous pas. Ils doivent nous constituer, par toutes sortes de surveillances et d’actes de procédure, en groupuscule paranoïaque, nous, nous aspirons à nous dissoudre dans un mouvement de masse, qui, parmi tant d’autres choses, les dissoudra, eux.

 

Mais ce que nous désertons d’abord, c’est le rôle d’ennemi public, c’est-à-dire, au fond, de victime, que l’on a voulu nous faire jouer. Et, si nous le désertons, c’est pour pouvoir reprendre la lutte. « Il faut substituer au sentiment du gibier traqué l’allant du combattant », disait, dans des circonstances somme toute assez semblables, Georges Guingouin (Résistant communiste).

 

Partout dans la machine sociale, cela explose à bas bruit, et parfois à si bas bruit que cela prend la forme d’un suicide. Il n’y a pas un secteur de cette machine qui ait été épargné dans les années passées par ce genre d’explosion : agriculture, énergie, transports, école, communications, recherche, université, hôpitaux, psychiatrie. Et chacun de ces craquements ne donne, hélas, rien, sinon un surplus de dépression ou de cynisme vital – choses qui se valent bien, en fin de compte.

 

Comme le plus grand nombre aujourd’hui, nous sommes déchirés par le paradoxe de la situation : d’un côté, nous ne pouvons pas continuer à vivre comme cela, ni laisser le monde courir à sa perte entre les mains d’une oligarchie d’imbéciles, de l’autre, toute forme de perspective plus désirable que le désastre présent, toute idée de chemin praticable pour échapper à ce désastre se sont dérobées. Et nul ne se révolte sans perspective d’une vie meilleure, hormis quelques âmes sympathiquement désespérées.

 

L’époque ne manque pas de richesse, c’est plutôt la longueur du souffle qui lui fait défaut. Il nous faut le temps, il nous faut la durée – des menées au long cours. Un des effets principaux de ce qu’on appelle répression, comme du travail salarié d’ailleurs, c’est de nous ôter le temps. Pas seulement en nous ôtant matériellement du temps – le temps passé en prison, le temps passé à chercher à faire sortir ceux qui y sont –, mais aussi et d’abord en imposant sa propre cadence. L’existence de ceux qui font face à la répression, pour eux-mêmes comme pour leur entourage, est perpétuellement obnubilée par des événements immédiats. Tout la ramène au temps court, et à l’actualité. Toute durée se morcelle. Les contrôles judiciaires sont de cette nature, les contrôles judiciaires ont ce genre d’effets. Cela va bien ainsi.

 

Ce qui nous est arrivé n’était pas centralement destiné à nous neutraliser nous, en tant que groupe, mais bien à impressionner le plus grand nombre ; notamment ceux, nombreux, qui ne parviennent plus à dissimuler tout le mal qu’ils pensent du monde tel qu’il va. On ne nous a pas neutralisés. Mieux, on n’a rien neutralisé du tout en nous utilisant de la sorte.

 

Et rien ne doit plus nous empêcher de reprendre, et plus largement sans doute, qu’auparavant, notre tâche : réélaborer une perspective capable de nous arracher à l’état d’impuissance collective qui nous frappe tous. Non pas exactement une perspective politique, non pas un programme, mais la possibilité technique, matérielle, d’un chemin praticable vers d’autres rapports au monde, vers d’autres rapports sociaux ; et ce en partant des contraintes existantes, de l’organisation effective de cette société, de ses subjectivités comme de ses infrastructures.

 

Car c’est seulement à partir d’une connaissance fine des obstacles au bouleversement que nous parviendrons à désencombrer l’horizon. Voilà bien une tâche de longue haleine, et qu’il n’y a pas de sens à mener seuls. Ceci est une invitation.

 


Aria, Benjamin, Bertrand, Christophe, Elsa, Gabrielle, Julien, Manon, Mathieu et Yildune sont les dix personnes mises en examen dans l’affaire dite « de Tarnac ».

 

 

Le parquet en appelle aux juges d’instruction
(encadré dans la même page du Monde)

 

 

« Le parquet de Paris a demandé aux juges d’instruction de vérifier les conditions du déroulement de ces contrôles judiciaires », a dit un représentant du parquet, jeudi 3 décembre, en réaction à cette tribune. « Si ces obligations n’étaient pas respectées, le parquet en tirera toutes les conséquences », a-t-on ajouté de même source sans plus de précision.

 

Ne pas les respecter leur fait courir le risque d’une révocation du contrôle judiciaire et du placement en détention provisoire.

 

 

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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 15:12

Sabotages SNCF : nouvelle arrestation à Tarnac
Libération du 24 novembre 2009


Suspecté d’être « proche » de Julien Coupat, un jeune homme a été interpellé ce mardi à 6 h 30 à son domicile.


Un jeune homme, suspecté d’être un « proche du groupe de Tarnac » (Corrèze) auquel appartenait Julien Coupat, arrêté dans le cadre de l’enquête sur des sabotages au préjudice de la SNCF, a été interpellé mardi à 6 h 30 à son domicile à Tarnac. Ni son âge ni son identité n’ont été précisés.

Il a été arrêté par la sous-direction antiterroriste (Sdat) de la direction centrale de la police judiciaire et placé en garde à vue, tandis qu’une perquisition de son domicile a été aussitôt entamée.

Selon les mêmes sources proches du dossier, le jeune homme « est susceptible d’être mis en cause dans la mouvance à laquelle Julien Coupat appartient, mais n’est pas soupçonné d’être complice des sabotages ».

La justice enquête depuis le 15 novembre 2008 sur des sabotages de lignes TGV attribués à un groupe de jeunes basés à Tarnac (Corrèze) et réunis autour de Julien Coupat, étudiant mis en examen pour des actes présumés de terrorisme.

Vingt personnes avaient été arrêtées dans le cadre de l’enquête sur les sabotages, dont onze rapidement libérées.

Les neuf autres, âgés de moins de 35 ans, dont trois femmes et le leader supposé du groupe, Julien Coupat, ont été mises en examen, et cinq écrouées. Elles ont été libérées les unes après les autres, au bout de quelques semaines de détention. Plusieurs autres personnes ont également été interpellées dans le cadre de la même enquête, et rapidement remises en liberté.

(Source : AFP)


L’article est à lire ici.



On suppose que, vivant à Tarnac, ce jeune homme n’avait pas d’autres choix que de connaître Julien et ses amis. Pensez donc ! il suffisait de faire ses achats à l’unique épicerie du village (tenue par un d’entre eux), de participer aux soirées qu’ils organisaient pour la communauté ou de simplement vaquer dans les rues pour les croiser. Autant dire que les habitants de Tarnac ont de quoi nourrir quelques craintes depuis ce matin, 6 h 30.

Au-delà de la pérennité de ce mauvais délire – les ministres changent, pas la politique « anti-terroriste » –, on doit s’interroger sur la formulation qui veut que ce jeune homme « est susceptible d’être mis en cause dans la mouvance à laquelle Julien Coupat appartient… » Qu’est-ce qui définit la mouvance en question, comment s’y trouve-t-on mêlé, et comment en sortir ? Ce flou gagne
à le demeurer.


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3 novembre 2009 2 03 /11 /novembre /2009 13:09

Incohérence
Par Fabrice Rousselot


Depuis des semaines, on sait que l’enquête sur Tarnac patine. À ce jour, la justice n’a pu produire aucune preuve matérielle liant les neuf jeunes mis en examen aux sabotages des voies TGV intervenus dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008. Les éléments que nous apportons aujourd’hui en exclusivité sont encore plus accablants. Un an après les faits, la contre-enquête minutieuse de la défense que nous publions malmène la version policière et remet en cause les fondements même du travail effectué par le juge antiterroriste Thierry Fragnoli. En se concentrant sur les faits et gestes de Julien Coupat et de sa compagne lors de cette fameuse nuit, les avocats soulignent d’incroyables incohérences. Pourquoi les traces de pas et de pneus relevées par la police ne correspondent-elles pas à celles du couple et de leur voiture ? Comment imaginer que pour faire le trajet qui leur est imputé, les deux jeunes gens aient été obligés de foncer à une moyenne de près de 160 km/h pendant près de 30 kilomètres dans leur vieille Mercedes ? Que dire aussi de ces procès-verbaux radicalement divergents et qui se contredisent sur la présence ou non d’un individu près des voies ? Encore une fois, il convient là de s’interroger sur la manière dont a été menée cette affaire. Sur l’obsession politique de Michèle Alliot-Marie quant à l’existence d’une menace terroriste d’ultra-gauche et sur la propension de l’ex-ministre de l’Intérieur à désigner un peu trop rapidement des coupables « quasi-parfaits ». La longue détention de tous les protagonistes avait déjà donné lieu à nombre de protestations, certains réclamant la requalification des accusations et l’abandon de la notion « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Au vu de l’état de l’enquête, on se demande désormais quelles peuvent être les bases d’un futur procès.


Tarnac : la contre-enquête qui dérange
Par Karl Laske


La défense pointe les anomalies et les contradictions des procès-verbaux de la police.

Une enquête au point mort. Et aujourd’hui, une contre-enquête. Depuis un an, l’enquête du juge antiterroriste Thierry Fragnoli sur les sabotages des lignes TGV dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008 n’a pas permis de découvrir d’éléments matériels confirmant l’implication des neuf jeunes installés à Tarnac, en Corrèze. Ils sont tous, à ce jour, mis en examen pour « association de malfaiteurs, destructions et dégradations en relation avec une entreprise terroriste ». Julien Coupat étant poursuivi pour « direction ou organisation » du groupe.

L’enquête n’est pas allée au-delà des premières constatations qui incriminaient Julien Coupat : sa présence en compagnie d’Yildune Lévy à proximité d’une voie sabotée, la nuit des faits. Dans une note qui doit être transmise au juge aujourd’hui, les avocats de la défense, Mes Thierry Lévy, Jérémie Assous et William Bourdon, contestent désormais les premiers éléments recueillis. Les avocats rappellent que Yildune Lévy et Julien Coupat ont été « suivis de manière continue depuis leur départ de Paris dans la matinée du 7 novembre jusqu’à leur retour dans la capitale, dans la matinée du 8 novembre ». « Leur participation à ces faits », qu’ils contestent, « ne devrait pas faire de doute ». « Or non seulement le doute existe, notent-ils, mais les incohérences et les anomalies dont sont émaillées les constatations des enquêteurs amènent à s’interroger sur leur crédibilité. »

Des traces de semelles et de pneus qui ne collent pas

Dès le 8 novembre, un technicien en identification criminelle de la gendarmerie effectue des relevés. « Le site et les voies ferrées sont protégés par une clôture métallique mesurant environ deux mètres, surmontée par un fil de fer barbelé », note Cyril C. Les portails grillagés qui permettent d’accéder au site sont intacts. Mais à droite de l’entrée nord-ouest, le grillage garde « plusieurs traces d’effractions ». Il a été sectionné. De l’autre côté de la voie, des traces d’escalade sont visibles.

Le gendarme constate aussi « la présence de traces de pneumatiques laissées par un véhicule ayant effectué un demi-tour ». Il mesure. Largeur du pneu : 153 millimètres ; distance séparant l’intérieur de deux côtés opposés : 1 190 mm. Or ces traces ne peuvent correspondre à la voiture utilisée par Coupat. Les pneus de la Mercedes 250 qu’il utilisait sont larges de 200 mm, et la distance entre les roues de 1 300 mm.

L’homme de la police scientifique découvre aussi « la présence sur ce même chemin de deux traces de semelles de chaussures ». « Une trace indexée 13, longue de 245 mm » ; et une autre « indexée 14, longue de 200 mm ». Or Coupat chausse du 45, ce qui correspond à une longueur de 307 mm, et Yildune Lévy du 39, soit 260 mm. Suivant les traces, le gendarme reconstitue « un cheminement montant » au sein de « l’emprise SNCF », ce qui lui permet de déduire l’itinéraire des saboteurs. Après être entrés par le portail nord-ouest et avoir circulé sur la voie, ils sont sortis en escaladant le portail nord.

L’avis des avocats. « Les constatations du technicien ne sont pas compatibles avec celles de la surveillance. Les traces de pneumatiques et de semelles de chaussures ne peuvent correspondre ni aux pneus de la voiture surveillée ni aux chaussures des occupants. »

Une filature en question

Revenant sur la nuit du 7 au 8 novembre, Julien Coupat dira s’être « senti suivi » dès qu’il s’est « engagé sur des petites routes ». « J’ai dû m’arrêter une dizaine de fois et faire autant de demi-tours, a-t-il dit. Il y avait quasiment un caractère de jeu à s’arrêter et à voir venir les voitures en reconnaissance. » Selon les policiers, le couple aurait circulé, le 7 au soir, sur la départementale 23 qui relie les villages de Dhuisy et de Germigny-sous-Coulombs (Seine-et-Marne) et qui passe sous la ligne TGV qui sera découverte sabotée. Après avoir mangé, et dormi quelques heures dans la voiture, au Trilport, à trente kilomètres de là, ils seraient revenus sur la même route. « Le 8 novembre, à 3 heures 50 minutes, constatons que le véhicule allume ses feux et démarre en direction de la Ferté-sous-Jouarre. Il chemine à allure normale sur la RN3, indique le procès-verbal de la SDAT. Le véhicule emprunte dans Dhuisy la direction Germigny, après un kilomètre il oblique à gauche dans la voie dans laquelle il avait été observé précédemment (près de la ligne TGV). Il est 4 heures. » Ce minutage sera repris dans d’autres procès-verbaux.

L’avis des avocats. « Selon le procès-verbal, il s’est écoulé dix minutes entre les deux points de stationnement. L’itinéraire emprunté entre les deux arrêts est également indiqué. Or la distance parcourue étant de 26,6 kilomètres, la vitesse moyenne de la voiture aurait dû être de 159,6 km/h. La voiture surveillée n’a pas pu parcourir la distance indiquée entre Trilport et le lieu des faits dans le laps de temps indiqué. »

Des procès-verbaux discordants

La voiture de Coupat, un vieux modèle de Mercedes, se serait donc arrêtée à proximité de la voie TGV. Coupat n’a pas confirmé ce lieu de stationnement lors de sa garde à vue. Et le juge ne l’a pas interrogé sur ce point. Coupat a déclaré être retourné à « l’un des endroits les plus reculés, à l’écart de tout, en pleine campagne », pour y « faire l’amour » avec son amie. La ligne à grande vitesse (LGV) est entourée de champs et surplombe l’horizon.

À l’endroit où la route plonge sous la voie SNCF, il y a quatre lieux de stationnement possibles, deux de chaque côté de la LGV. Si la Mercedes s’est garée là, et les policiers suiveurs de l’autre côté de la voie, ils sont à quarante mètres tout au plus. Qu’ont-ils vu ? « À 4 heures 5 minutes, une approche piétonne des lieux nous permet de constater la présence du véhicule stationné tous feux éteints sur l’entrée de la voie de service, sise quelques mètres avant le pont de chemin de fer, indique sur procès-verbal le lieutenant de la SDAT. Il nous est impossible de distinguer si le véhicule est occupé ou non. » Un quart d’heure plus tard, la voiture repart. Les policiers semblent n’avoir rien observé.

Pourtant, un gendarme, le lieutenant-colonel Eric G., chargé des constatations le jour des faits, dresse un procès-verbal contradictoire. Il note qu’un officier de police de la SDAT lui a déclaré dans la journée au téléphone « avoir suivi et observé un individu qui s’est stationné à l’intersection entre la D23 et la LGV Est pendant une vingtaine de minutes entre 4 heures et 4 heures 20 ». Mieux : « Cette personne a accédé à l’emprise sécurisée de la SNCF sans qu’il [le policier] puisse déceler ses agissements. » Cette déclaration, faite alors que les sabotages font déjà l’actualité des radios, ne sera pas été réitérée.

L’avis des avocats. « Si un individu – et pas un fantôme – avait été vu vers 4 heures du matin sur la voie ferrée à l’endroit du sabotage, cela constituerait un lien objectif entre la voiture des mis en examen et les faits. […] Le fait de ne pas mentionner cette information essentielle » est « de nature à faire douter de l’authenticité [du procès-verbal de police]. »

Le cafouillage sur la découverte de l’incident

Après le départ de la voiture, les policiers de la SDAT auraient procédé à une « minutieuse recherche aux abords immédiats de la voie ferrée et du pont de chemin de fer », sans rien trouver. Ils seraient restés sur place trois quarts d’heure. « À 5 heures 10 minutes, constatons le passage sur la voie ferrée d’un TGV. Lorsque le train passe à l’aplomb exact du pont de chemin de fer se produit une gerbe d’étincelles accompagnée d’un grand bruit sec. Voyons la caténaire se détendre puis se retendre. Le train semble poursuivre son cheminement sans encombre. » Selon leur procès-verbal, les policiers demandent à leur état-major « d’aviser immédiatement les responsables de la SNCF ». Mais ils quittent les lieux, attitude curieuse s’ils ont été témoins des faits. À 5 h 50, ils « donnent instruction » à l’équipe qui a continué la filature jusqu’au périphérique de « regagner le service ». La SDAT ne semble prévenir personne immédiatement.

De son côté, le conducteur du TGV d’ouverture de la ligne a « constaté un incident du pantographe » à 5 h 12. C’est à 8 h 22 que les services de la SNCF remarquent à Strasbourg un pendule [élément de fixation de la caténaire, ndlr] resté accroché sur le pantographe du train. À 10 h 36, les agents de maintenance sont prévenus. Et Patrick C., qui reçoit l’appel, est déjà sur la voie. Il est sorti vers 9 h 10 pour un TGV stoppé par un chevreuil… C’est donc lui qui arrive sur place à 11 h 46 seulement. Il constate que huit pendules sont décrochés, et un cassé, sur dix mètres.

Dans la journée, les gendarmes découvrent que la police ferroviaire aurait appelé le central de sûreté vers 10 heures pour l’avertir d’un appel de l’officier de permanence de la police judiciaire à 7 h 50. « Une équipe PJ, en mission de surveillance », aurait « vu un individu piéton qui se trouvait sur la LGV à l’intérieur des emprises SNCF ». Le commandement de surveillance SNCF se tourne vers le responsable de la régulation de la LGV Est. L’appel est enregistré vers 10 heures.

« - Je t’appelle, j’ai la police qui nous a indiqué maintenant que vers 5 heures ce matin, il y aurait eu un équipage de la PJ qui aurait aperçu au niveau de Dhuisy […] une personne qui se serait avancée sur le pont, je pense qu’elle n’a rien jeté, parce que sinon on s’en serait rendu compte. C’est juste pour signaler ça, quoi : une personne a fait un aller-retour sur le pont et après, ils ont perdu la personne.

- Ben là, écoute, je ne suis pas du tout au courant, mais vraiment pas du tout ! Ça c’est passé à 5 heures ?

- Ouais, à 5 heures ! Il est temps qu’ils se réveillent, ils nous appellent cinq heures après, mais bon… »

L’avis des avocats. « Le signalement a été donné au plus tôt à 7 h 50 et plus vraisemblablement vers 10 heures. Les circonstances qui ont entouré le signalement de l’incident aux techniciens de la SNCF suscitent également de nombreuses interrogations. […] La PJ a tardé, sans raison connue, à informer les responsables de la SNCF. »


L’instruction se dégonfle, pas la pression politique
Par Karl Laske


Le juge est mis en difficulté par les questions de la défense.

Pour une fois, le juge d’instruction Thierry Fragnoli devrait instruire à décharge. Les éléments réunis par les avocats des neuf mis en examen de Tarnac mettent en évidence « des anomalies et des contradictions dans l’enquête de police » qu’il ne pourra ignorer. « Il y a des incompatibilités spatiales et temporelles, analyse Me William Bourdon, l’un des avocats. Cela suggère un maquillage, une reconstitution a posteriori. Qu’a-t-on voulu cacher ? » Le comportement des services d’enquête, et « l’authenticité de certaines pièces » sont désormais en cause, notamment le premier procès-verbal de filature de Julien Coupat et d’Yildune Lévy par la Sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (SDAT), la nuit des sabotages. Les avocats vont réclamer au juge Thierry Fragnoli de « se faire communiquer l’identité du policier qui prétend avoir vu un individu sur la voie ferrée » sur le procès-verbal de la gendarmerie, et d’autre part « de demander à l’auteur du procès-verbal de la SDAT pourquoi ce fait essentiel n’est pas mentionné ». Ces anomalies devraient, logiquement, provoquer l’audition des fonctionnaires concernés, et une remise à plat, voire une reconstitution des faits.

Quelle que soit la portée du travail de déconstruction du dossier par la défense, la pression politique reste forte. L’ex-ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, qui avait annoncé les arrestations en temps réel, le 11 novembre 2008, est aujourd’hui garde des Sceaux. En mai, le juge Fragnoli a rejeté la « requête en déclaration d’incompétence » déposée par les avocats, et visant à requalifier les faits – « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste » – pour lesquels les neuf restent mis en examen. Jean-Claude Marin, le procureur de la République qui estimait, sans preuve, en 2008, qu’il n’était « pas exclu que ce groupe ait envisagé des actions plus violentes et notamment contre les personnes », soutient toujours l’accusation. Pour s’opposer à une requalification des faits, le procureur signalait « la concordance troublante d’éléments » laissant « présumer la participation de certains membres du groupe » aux actions de sabotage, ou même seulement « l’intention » de le faire. Certains d’entre eux fêtaient en effet leurs 30 ans, un autre partait en voyage pour l’Angleterre… Mais ces « éléments troublants » étaient « reliés à l’ouvrage L’Insurrection qui vient », un essai politique attribué au groupe de Coupat et qui « pouvait être considéré comme le support idéologique de ces actes ». Le juge reprenait l’argument, reprochant à l’un des neuf la découverte chez lui de « 22 exemplaires de L’Insurrection qui vient encore sous plastique dans un grand sac noir ».

Malgré la remise en liberté de Julien Coupat en mai, le magistrat a maintenu strictement les mesures de contrôles judiciaires sur l’ensemble du groupe. Il a refusé l’autorisation à Mathieu et Aria de résider provisoirement sur Paris, où leur jeune fils devait subir une greffe de moelle osseuse, les obligeant à repousser la greffe pour qu’elle puisse se dérouler à Rouen, où ils résident. Manon ne peut circuler que dans la région Limousin et il lui est interdit de résider à Tarnac, où vit et travaille son époux. Benjamin est contraint de loger dans la Manche, où il n’a jamais habité. Julien Coupat et Yildune Lévy se sont mariés, mais ils ne peuvent quitter la région parisienne.


Tarnac. Repères


8 novembre 2008
Des crochets posés sur les caténaires endommagent quatre lignes à grande vitesse du nord et de l’est de la France. Une précédente action de sabotage avait visé le TGV Est, la nuit du 25 octobre.

10 novembre 2008
Un communiqué diffusé en Allemagne revendique la pose des crochets ainsi que des sabotages en Allemagne. Il dénonce la circulation du train Castor qui acheminait, la même nuit, des déchets nucléaires de La Hague jusqu’à Gorleben.

11 novembre 2008
Vingt personnes sont interpellées à Tarnac, Paris, Rouen et dans la Meuse. L’affaire est révélée par la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie, qui déclare que « ces gens ont voulu s’attaquer à la SNCF car c’est un symbole de l’État ».

15 novembre 2008
Neuf personnes (six hommes et trois femmes) dont Julien Coupat, considéré comme le leader, sont mises en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Cinq des mis en examen sont écroués.

2 décembre 2008
Trois des personnes arrêtées sont remises en liberté.

16 janvier 2009
La compagne de Coupat, Yildune Lévy, est remise en liberté.

28 mai 2009
Après six mois de détention, Julien Coupat est remis en liberté. Il reste assujetti à un strict contrôle judiciaire et n’a pas le droit de quitter la région parisienne à l’instar d’Yildune Lévy.

« Nous avons un véritable problème de menace sur l’autorité de l’État et nous ne sommes qu’au départ de ces soucis. » Michèle Alliot-Marie alors ministre de l’Intérieur, à la convention du Mouvement initiative et liberté (MIL), en février 2009.


Sources :
http://www.liberation.fr/societe/0101600694-incoherence
http://www.liberation.fr/societe/0101600696-tarnac-la-contre-enquete-qui-derange
http://www.liberation.fr/societe/0101600697-l-instruction-se-degonfle-pas-la-pression-politique
http://www.liberation.fr/societe/0101600693-8-novembre-2008


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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 00:03

« Deux ou trois choses que j’avais à vous dire »
par Yildune Lévy


Le Monde du 20 juin 2009


C’est un homme, dans un bureau, comme tant d’autres hommes dans tant d’autres bureaux auxquels il ressemble sans ressembler à rien. Celui-là dispose d’un pouvoir spécial, certainement dû au fait que son bureau occupe le dernier étage d’une quelconque tour d’un palais de justice.

On dit qu’il instruit, qui ? quoi ? Il instruit. Il écroue. Il interroge. Il rend des ordonnances, de pâles ordonnances, où quelques articles de loi, une poignée de formules convenues et de considérations vagues se concluent par d’impénétrables mesures de contrôle judiciaire. Benjamin, certainement trop apprécié comme épicier à Tarnac, sera assigné à résidence chez sa mère en Normandie, où il n’a jamais vécu, à 30 ans. Manon et moi, qui partagions tout à Fleury, n’avons plus le droit de nous voir maintenant que nous sommes « libres ». Julien peut se mouvoir dans toute la couronne parisienne, non traverser Paris, au cas où lui viendrait la tentation de prendre d’assaut l’Hôtel de Ville, sans doute.

Tel ami qui le visitait au parloir de la Santé doit se garder de le croiser désormais, sous peine de réincarcération. L’homme au bureau construit un dédale de murs invisibles, un labyrinthe d’impossibilités factices où nous sommes censés nous perdre, et perdre la raison. Il y a un ordre dans cet écheveau d’absurdités, une politique de désorientation sous les accents neutres du judiciaire.

On nous libère en prétextant qu’il n’y a pas de « risque de concertation frauduleuse » pour ensuite nous interdire de nous voir et nous exiler ici ou là, loin de Tarnac. On autorise un mariage tout en en faisant savamment fuiter le lieu et la date. On fragnole (1), à coup sûr, mais pas seulement.

C’est par ses incohérences qu’un ordre révèle sa logique. Le but de cette procédure n’est pas de nous amener à la fin à un procès, mais, ici et maintenant, et pour le temps qu’il faudra, de tenir un certain nombre de vies sous contrôle. De pouvoir déployer contre nous, à tout instant, tous les moyens exorbitants de l’antiterrorisme pour nous détruire, chacun et tous ensemble, en nous séparant, en nous assignant, en starifiant l’un, en faisant parler l’autre, en tentant de pulvériser cette vie commune où gît toute puissance.

La procédure en cours ne produit qu’incidemment des actes judiciaires, elle autorise d’abord à briser des liens, des amitiés, à défaire, à piétiner, à supplicier non des corps, mais ce qui les fait tenir : l’ensemble des relations qui nous constituent, relations à des êtres chers, à un territoire, à une façon de vivre, d’œuvrer, de chanter. C’est un massacre dans l’ordre de l’impalpable. Ce à quoi s’attaque la justice ne fera la « une » d’aucun journal télévisé : la douleur de la séparation engendre des cris, non des images. Avoir « désorganisé le groupe », comme dit le juge, ou « démantelé une structure anarcho-autonome clandestine », comme dit la sous-direction antiterroriste, c’est dans ces termes que se congratulent les tristes fonctionnaires de la répression, grises Pénélope qui défont le jour les entités qu’ils cauchemardent la nuit.

Poursuivis comme terroristes pour détention de fumigènes artisanaux au départ d’une manifestation, Ivan et Bruno ont préféré, après quatre mois de prison, la cavale à une existence sous contrôle judiciaire. Nous acculer à la clandestinité pour simplement pouvoir serrer dans nos bras ceux que nous aimons serait un effet non fortuit de la manoeuvre en cours.

Ladite « affaire de Tarnac », l’actuelle chasse à l’autonome ne méritent pas que l’on s’y attarde, sinon comme machine de vision. On s’indigne, en règle générale, de ce que l’on ne veut pas voir. Mais ici pas plus qu’ailleurs il n’y a lieu de s’indigner. Car c’est la logique d’un monde qui s’y révèle. À cette lumière, l’état de séparation scrupuleuse qui règne de nos jours, où le voisin ignore le voisin, où le collègue se défie du collègue, où chacun est affairé à tromper l’autre, à s’en croire le vainqueur, où nous échappe tant l’origine de ce que nous mangeons, que la fonction des faussetés, dont les médias pourvoient la conversation du jour, n’est pas le résultat d’une obscure décadence, mais l’objet d’une police constante.

Elle éclaire jusqu’à la rage d’occupation policière dont le pouvoir submerge les quartiers populaires. On envoie les unités territoriales de quartier (UTEQ) quadriller les cités ; depuis le 11 novembre 2008, les gendarmes se répandent en contrôles incessants sur le plateau de Millevaches. On escompte qu’avec le temps la population finira par rejeter ces « jeunes » comme s’ils étaient la cause de ce désagrément. L’appareil d’État dans tous ses organes se dévoile peu à peu comme une monstrueuse formation de ressentiment, d’un ressentiment tantôt brutal, tantôt ultrasophistiqué, contre toute existence collective, contre cette vitalité populaire qui, de toutes parts, le déborde, lui échappe et dans quoi il ne cesse de voir une menace caractérisée, là où elle ne voit en lui qu’un obstacle absurde, et absurdement mauvais.

Mais que peut-elle, cette formation ? Inventer des « associations de malfaiteurs », voter des « lois anti-bandes », greffer des incriminations collectives sur un droit qui prétend ne connaître de responsabilité qu’individuelle. Que peut-elle ? Rien, ou si peu. Abîmer à la marge, en neutraliser quelques-uns, en effrayer quelques autres. Cette politique de séparation se retourne même, par un effet de surprise : pour un neutralisé, cent se politisent ; de nouveaux liens fleurissent là où l’on s’y attendait le moins ; en prison, dans les comités de soutien se rencontrent ceux qui n’auraient jamais dû ; quelque chose se lève là où devaient régner à jamais l’impuissance et la dépression. Troublant spectacle que de voir la mécanique répressive se déglinguer devant la résistance infinie que lui opposent l’amour et l’amitié. C’est une infirmité constitutive du pouvoir que d’ignorer la joie d’avoir des camarades. Comment un homme dans l’État pourrait-il comprendre qu’il n’y a rien de moins désirable, pour moi, que d’être la femme d’un chef ?

Face à l’état démantelé du présent, face à la politique étatique, je n’arrive à songer, dans les quartiers, dans les usines, dans les écoles, les hôpitaux ou les campagnes, qu’à une politique qui reparte des liens, les densifie, les peuple et nous mène hors du cercle clos où nos vies se consument. Certains se retrouveront à la fontaine des Innocents à Paris, ce dimanche 21 juin, à 15 heures. Toutes les occasions sont bonnes pour reprendre la rue, même la Fête de la musique.


Étudiante, Yildune Lévy est mise en examen dans l’« affaire de Tarnac ».

(1) Il manque assurément au vocabulaire français un verbe pour désigner la passion que met un assis à rendre, par mille manœuvres minuscules, la vie impossible aux autres. Je propose d’ajouter pour combler cette lacune à l’édition 2011 du Petit Robert le verbe « fragnoler » d’où découlent probablement le substantif « fragnolage », l’adjectif « fragnolesque » et l’expression argotique « T’es fragno ! » dont l’usage est attesté et ne cesse de se répandre.


http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/06/20/deux-ou-trois-choses-que-j-avais-a-vous-dire-par-yildune-levy_1209353_3232.html


Sur le même sujet :

« Julien Coupat et Yldune Lévy reportent leur mariage »

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/06/16/julien-coupat-et-yldune-levy-reportent-leur-mariage_1207652_3224.html


Sur le décret anti-cagoules :


http://www.liberation.fr/societe/0101575235-le-decret-anti-cagoules-publie-au-journal-officiel
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/06/20/le-decret-anti-cagoule-officiellement-publie_1209177_3224.html


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15 juin 2009 1 15 /06 /juin /2009 19:48

« Julien Coupat va épouser Yldune Lévy »

Par Raphaëlle Bacqué

Le Monde du 15 juin 2009


Les bans sont publiés à la mairie du 20e arrondissement de Paris depuis le 6 juin, parmi ceux d’une dizaine d’autres couples. Le mariage aura lieu, mardi 16 juin, devant la maire socialiste de l’arrondissement Frédérique Calandra dans la plus stricte intimité. Julien Coupat et Yldune Lévy sacrifieront ainsi à l’une des plus anciennes institutions bourgeoises tout en faisant un pied de nez à la justice française.

Les deux jeunes gens, mis en examen dans l’affaire de Tarnac, étaient en effet soumis jusque-là à un strict contrôle judiciaire qui les empêchait théoriquement de se rencontrer. Le code civil obligeant le couple marié à la vie commune, ils ont invoqué la loi pour appuyer leur demande de modification de ce contrôle judiciaire. Le juge Thierry Fragnoli, bien conscient du ridicule qu’il y aurait à empêcher leur union, a dû lever définitivement l’interdiction de se rencontrer au couple, dans une ordonnance du 15 juin. Le parquet ne s’y est pas opposé.

Le contrôle judiciaire spécifiait par ailleurs que Julien Coupat ne pouvait se rendre à Paris. Cette interdiction reste valable, mais a été suspendue le temps du mariage. En revanche, Julien Coupat ne peut toujours pas rencontrer les sept autres mis en examen dans cette affaire où il leur est reproché le sabotage de caténaires de la SNCF.




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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 21:12





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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 10:27

 

« La situation est excellente »*

Propos recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot
Le Monde du 25 mai 2009

 

 

* J’emprunte ce titre (extrait du texte)
à mon ami Paul qui a 
rebaptisé l’entretien, celui
du
Monde étant – cela ne surprendra personne – 
vraiment trop mauvais et policier.

 

 

Voici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour « terrorisme » avec huit autres personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et Paris, il est soupçonné d’avoir saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. (Il a demandé à ce que certains mots soient en italique).



Comment vivez-vous votre détention ?


Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.


Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?


Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu’aux dents s’est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d’un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs « prisons du peuple » en nous assommant de questions où l’absurde le disputait à l’obscène.


Celui qui semblait être le cerveau de l’opération s’excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c’était de la faute des « services », là-haut, où s’agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. À ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu’ils continuent de sévir en toute impunité.


Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu’en dites-vous ?


Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu’elle voudrait nous attribuer, d’autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d’outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au cœur de l’État en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.


Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s’agissait simplement de protester contre le transport vers l’Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de « la crise ». Le communiqué se conclut par un très SNCF « nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension ». Quel tact, tout de même, chez ces « terroristes » !


Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de « mouvance anarcho-autonome » et d’« ultragauche » ?


Laissez-moi reprendre d’un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d’une période de gel historique dont l’acte fondateur fut l’accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d’« éviter une guerre civile ». Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L’avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d’avoir pris l’initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant « sans complexe » avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion, l’Occident, l’Afrique, le travail, l’histoire de France, ou l’identité nationale.


Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu’elle n’ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d’entre ses éléments. Quant à l’extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l’état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n’a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.


Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n’a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l’importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c’est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d’entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.


Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s’imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les « anarcho-autonomes ». On leur prêtait, pour commencer, l’organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le « triomphe électoral » du nouveau président.


Avec cette fable des « anarcho-autonomes », on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l’intérieur s’est docilement employée, d’arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l’y incarcérer. Or celle de « casseur » où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l’intention du nouveau pouvoir de s’attaquer à l’ennemi, en tant que tel, sans attendre qu’il s’exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.


Il importe peu, finalement, qu’il ne se trouve personne en France pour se reconnaître « anarcho-autonome » ni que l’ultra-gauche soit un courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n’a, par la suite, jamais produit autre chose que d’inoffensifs volumes de marxologie. Au reste, la récente fortune du terme « ultragauche » qui a permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l’ultragauche, ni même qu’elle ait jamais existé.


À ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se systématiser face aux provocations d’une oligarchie mondiale et française aux abois, l’utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d’« anarcho-autonome » ou d’« ultragauche » emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l’inexplicable une révolte que tout justifie.


La police vous considère comme le chef d’un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu’en pensez-vous ?


Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d’un régime sur le point de basculer dans le néant.


Que signifie pour vous le mot terrorisme ?


Rien ne permet d’expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d’avoir orchestré, au su de la DST, la vague d’attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d’expliquer non plus la soudaine transmutation du « terroriste » en héros à la Libération, en partenaire fréquentable pour les accords d’Evian, en policier irakien ou en « taliban modéré » de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.


Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste. Qui refuse d’avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes s’exécutera avec promptitude. Qui n’étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex-« terroristes » devenus l’un premier ministre d’Israël, l’autre président de l’Autorité palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.


Le flou qui entoure la qualification de « terrorisme », l’impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l’on peut, elle, très bien définir : l’antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L’antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite « psychologique », pour rester poli.


L’antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n’est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c’est la méthode par quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste. Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance, d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l’« action psychologique », de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la « menace subversive » en associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique à l’affect de la terreur.


L’essentiel, dans la guerre moderne, est cette « bataille des cœurs et des esprits » où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer l’ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l’exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l’humilier publiquement, inciter les plus vils à l’accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. « La loi doit être utilisée comme simplement une autre arme dans l’arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de plus qu’une couverture de propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services judiciaires soient liées à l’effort de guerre de la façon la plus discrète possible », conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank Kitson [ancien général de l’armée britannique, théoricien de la guerre contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.


Une fois n’est pas coutume, dans notre cas, l’antiterrorisme a fait un four. On n’est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour une durée « raisonnable » est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la profondeur de l’échec ; comme est compréhensible l’acharnement un peu mesquin des « services », depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades. Combien cette logique de représailles a d’emprise sur l’institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu’auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des « proches de Julien Coupat ».


Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d’autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur], d’autres encore la crédibilité qu’ils n’ont jamais eue et qu’ils n’auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.


Vous êtes issu d’un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…


« Il y a de la plèbe dans toutes les classes » (Hegel).


Pourquoi Tarnac ?


Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l’expliquer, je le crains.


Vous définissez-vous comme un intellectuel ? Un philosophe ?


La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà la parole d’Héraclite comme échappée d’un monde révolu. À l’heure de l’intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier « l’intellectuel », sinon l’étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l’aptitude à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir ?


Êtes-vous l’auteur du livre L’Insurrection qui vient ?


C’est l’aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé intégralement au dossier d’instruction, des interrogatoires où l’on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L’Insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise L’Insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d’État bolchevique d’octobre 1917, puisqu’il est mentionné dans L’Insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les services antiterroristes.


De mémoire française, il ne s’était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient.


Ce qui fonde l’accusation de terrorisme, nous concernant, c’est le soupçon de la coïncidence d’une pensée et d’une vie ; ce qui fait l’association de malfaiteurs, c’est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l’héroïsme individuel, mais serait l’objet d’une attention commune. Négativement, cela signifie que l’on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions ; l’injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas l’auteur de L’Insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur.


J’en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j’ai mieux compris la hargne hystérique que l’on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s’avère, sous les dehors d’une « crise économique », d’un « effondrement de la confiance », d’un « rejet massif des classes dirigeantes », c’est bien la fin d’une civilisation, l’implosion d’un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l’ordre politique, la religion ou l’organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n’offrira de remède.


Ce n’est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d’interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l’on fera s’évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au contraire.


Vous lisez Surveiller et punir de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente ?


La prison est bien le sale petit secret de la société française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n’est pas un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l’ensemble des disciplines qui trament, au-dehors, l’existence dite « normale ». Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l’école, l’innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.


Envisagée sous cet angle imprenable, ce n’est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l’effet d’une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d’une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part et d’autre des barbelés et à cause d’eux.


Si l’on traque avec tant d’avidité les témoignages « de l’intérieur » qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c’est pour mieux occulter le secret qu’elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.


Toute l’indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière contre-propagande de l’administration pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du « sens de la peine », bref : tout ce débat sur l’horreur de l’incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu’elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment « civilisé ». Le petit système d’espionnage, d’humiliation et de ravage que l’État français dispose plus fanatiquement qu’aucun autre en Europe autour du détenu n’est même pas scandaleux. L’État le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n’est de toute évidence qu’un début : la vengeance est l’hygiène de la plèbe.


Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N’importe quel patron – et pas seulement celui de Total –, n’importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n’importe quel flic sait ce qu’il faut d’illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l’on fait bien de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement suicidaire.


Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre le légal et l'illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les criminels que l’on juge opportun de poursuivre et ceux qu’on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n’est pas à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c’est la justice elle-même, il n’est donc pas question pour mes camarades et moi de « clamer notre innocence », ainsi que la presse s’est rituellement laissée aller à l’écrire, mais de mettre en déroute l’hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l’esprit est porté à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.


Comment analysez-vous ce qui vous arrive ?


Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C’est d’ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d’une procédure judiciaire « d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave accusation. Mais il n’y a pas d’« affaire de Tarnac » pas plus que d’« affaire Coupat », ou d’« affaire Hazan » [éditeur de L’Insurrection qui vient]. Ce qu’il y a, c’est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu’il se sent réellement menacé. Le Prince n’a plus d’autre soutien que la peur qu’il inspire quand sa vue n’excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.


Ce qu’il y a, c’est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique : soit nous passons d’un paradigme de gouvernement à un paradigme de l’habiter au prix d’une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s’instaurer, à l’échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d’une gestion « décomplexée », une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s’est jamais vu qu’une classe dominante se suicide de bon cœur.


La révolte a des conditions, elle n’a pas de cause. Combien faut-il de ministères de l’Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de sans-papiers ou d’opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu’un tel régime, même installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n’a aucun titre à exister et mérite seulement d’être mis à bas ? C’est une affaire de sensibilité.


La servitude est l’intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c’est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu’elle se demande « pour qui vais-je voter ? », mais « mon existence est-elle compatible avec cela ? »), c’est pour le pouvoir une question d’anesthésie à quoi il répond par l’administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l’anesthésie n’opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.


Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu’une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d’autres, comme tant de « jeunes », comme tant de « bandes », de nous désolidariser d’un monde qui s’effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs, d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle « victoire » dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est pas le moment de perdre courage.


Le texte de cet entretien est disponible sur le site du Monde, bien entendu, (http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/julien-coupat-la-prolongation-de-ma-detention-est-une-petite-vengeance_1197456_3224.html), mais je vous invite à plutôt le consulter chez Charles Tatum, dont l’adresse est ci-contre, parce que là, au moins, les propos de Julien Coupat seront mieux entourés.

 

Toujours les rapports de police :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/25/tarnac-julien-coupat-va-etre-de-nouveau-entendu-par-le-juge-d-instruction-le-27-mai_1197658_3224.html#ens_id=1164748

Ainsi qu’une série d’articles sur les « zones d’ombre troublantes » du dossier :
http://www.lemonde.fr/societe/article_interactif/2009/05/25/tarnac-le-point-sur-un-dossier-aux-zones-d-ombre-troublantes_1195503_3224.html#ens_id=1164748

 

 

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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 11:49


Deux tribunes extraites de Rue89 et d’autres liens

 

« Tarnac : maintenant, ça suffit ! »
Par N. Mamère D. Voynet et C. Duflot, Verts
21 mai 2009

 

Décidément, la justice antiterroriste ne plaisante pas avec le ridicule, elle le défie : depuis lundi, cinq nouvelles garde à vue ont eu lieu dans l’affaire Tarnac. Une manière d’épaissir un peu plus le dossier, toujours vide de quoi que ce soit pouvant se rapporter au complot terroriste dénoncé par la ministre de l’Intérieur, qui sonnait tambours et trompettes en novembre dernier.


Sans doute déçue depuis d’une affaire qui tend chaque jour à faire pschiiit, Mme Alliot-Marie s’est faite plus discrète, pariant sur la vieille leçon selon laquelle ses excès de langage s’oublieraient en parlant d’autre chose.


Reste que Julien Coupat est maintenu en détention, depuis sept mois. Reste que huit autres sont avec lui poursuivis pour une prétendue entreprise terroriste que la machine policière, si prompte d’ordinaire à grossir le trait, semble avoir peine à rendre crédible.


Reste que les seuls faits tangibles de ce dossier, le sabotage de voies ferrées, ont été revendiqués par d’autres, ce qui achève s’il le fallait encore de jeter le trouble sur la totalité de cette opération, dont on devine aisément le bénéfice médiatique et politique escompté, et bien moins la pertinence judiciaire.


Chaque jour passé en détention par Julien Coupat est un jour de trop


Depuis sept mois, d’abord parce que nous doutions des accusations portées en place publique par la ministre de l’Intérieur, puis lorsque nous avons pu vérifier combien nous avions raison de douter, nous avons dénoncé le sort réservé aux accusés de Tarnac.


Nous ne partageons sans doute pas les mêmes idées, et sommes résolument hostiles à toute forme de violence politique. Mais, précisément, nous sommes amenés à constater que de violence, il n’y eut point. Et que, si des textes ont été écrits et diffusés (ce qui, à ce stade, reste à débattre), la République ne nous a pas habitué à enfermer des gens pour ce qu’ils écrivent, encore moins sous l’accusation de terrorisme.


Depuis sept mois, chaque jour passé en détention par Julien Coupat est un jour de trop. S’il s’agissait d’entreprise terroriste, comment justifier que les autres accusés aient été libérés ? Et si ceux-là ont été libérés, pourquoi Julien Coupat, qui présente toutes les conditions de représentation et dont la liberté serait de toute façon surveillée, est-il maintenu en détention ?


Une société anesthésiée par le pouvoir personnel


Quel argument de droit peut-il justifier le maintien d’un régime d’exception pour un accusé dont le plus grand crime, s’il était prouvé, serait d’avoir ralenti un train, et ce alors même que les spécialistes s’accordent à dire qu’une telle action, pour stupide qu’elle soit, n’aurait mis en danger aucune vie humaine ? Et que signifie une justice qui, sourde au traumatisme d’Outreau, persiste à incarcérer des justiciables lorsqu’ils pourraient attendre leur procès en liberté ?


Depuis sept mois, nous considérons que la France se déshonore. L’affaire Tarnac n’est pas une anecdote, une petite affaire qui devrait être abandonnée aux seuls mouvements radicaux et contestataires.


Elle est un symptôme terrifiant de ce qu’une société anesthésiée par le pouvoir personnel, la recherche de boucs émissaires et l’accélération médiatique perpétuelle, peut laisser faire au nom de l’antiterrorisme. Il est plus que temps de se réveiller, d’ouvrir les yeux et de refuser la « justice » d’exception.


Noël Mamère, Dominique Voynet et Cécile Duflot


http://www.rue89.com/2009/05/21/tarnac-maintenant-ca-suffit

 


« Julien Coupat ou les nouveaux sorciers »
Par Arnaud Viviant, journaliste
27 avril 2009


Le temps aidant, il y a quelque chose de proprement abusif dans la détention abusive de Julien Coupat. Il faut dire qu’à ce point de propagande, les pléonasmes ne nous font plus peur, pas plus qu’ils ne nous calment.


Des avocats aidant, des documents ont émergé : à savoir, sur Mediapart, les procès-verbaux des entretiens de Julien Coupat avec ses juges. Rappelons à toutes fins utiles que ses documents sont secrets et n’ont évidemment pas à être publié : mais certains journalistes de toute évidence savent prendre leurs responsabilités dans cette affaire, ainsi que certains de leurs éditeurs, quels qu’ils soient. Au passage, l’information sur Internet gagne quelques galons dans cette histoire de liberté qui est aussi la nôtre.


Selon des documents on ne peut plus officiels, Julien Coupat aurait donc déclaré auprès de ses juges être victime d’un « procès en sorcellerie ». C’est une parole forte, qu’il s’agit d’entendre au bon degré, dont on sait depuis tout petit qu’il est le premier, les procès en sorcellerie n’étant pas restés dans notre mémoire collective comme un modèle de justice. Et il est vrai qu’à côté de la tenue de ces procès-là, même le juge Burgaud ne paraît mériter qu’« une simple réprimande » pour ses errements aux mortelles conséquences.


Les nouveaux sorciers


Car, que reproche-t-on aux sorciers et aux sorcières sinon d’être différent, comme les historiens nous l’ont appris. Que leur reproche-t-on sinon de vivre dans un présent visionnaire que l’ordre établi ne peut que redouter, puisqu’il est l’image, soudain fort réelle à ses yeux, de sa prochaine destitution ?


Mais cessons de tortiller les mots : tous ceux qui suivent un peu la Communauté visible de Tarnac, ce qu’il en émerge depuis le froid mois de novembre, savent bien que ce qu’il est désormais reproché à Julien Coupat, ce n’est pas d’avoir arrêté des trains dans des circonstances plus dignes d’une BD de « Lucky Luke » que d’un véritable complot terroriste international, mais d’avoir écrit un livre s’intitulant, sataniquement presque, « L’Insurrection qui vient ».


Comment ne pas songer en lisant ce titre, ce titre sans intention, sans autre joie que celle d’informer, à un autre titre tout aussi incompris, sans intention lui non plus, sans autre joie lui aussi que celle d’informer : « Français, encore un effort pour être républicains ». Un pamphlet de Sade, Cinquième Dialogue de la Philosophie dans le boudoir, où le Marquis met la gomme. On sait que cela ne lui vaudra rien.


« L’insurrection qui vient » et « Français encore un effort pour être républicains » ont ceci en commun, d’inacceptable, qu’ils encouragent à la liberté, à commencer par celle de penser, de parler et de, insistons maintenant lourdement, publier.


Et chacun des deux textes a prouvé, chacun dans son époque comme deux miroirs face à face, dans cette perspective sans fin qu’est l’Histoire, qu’en réalité, ce n’était pas possible. Car devant la détention provisoire de Julien Coupat qui dure, nous ne pouvons que comprendre que nous ne sommes plus face à un Pouvoir qui fantasme son ennemi, mais face à un Pouvoir qui a décidé de l’inventer de toute pièce, pour se rassurer, et lui donner un visage, une visibilité.


Ce qu’on reproche fondamentalement aujourd’hui à Coupat et à ses amis, c’est précisément leur invisibilité revendiquée, c’est de n’avoir pas de téléphone portable, de vivre cachés en somme pour n’être pas les plus malheureux des hommes.


Alors, le temps aidant dans tous les sens, nous sera-t-il loisible d’écrire, c’est-à-dire de publier cette simple phrase : que, sans qu’on s’en aperçoive, sinon trop tard - franchement, c’est ballot -, l’insurrection est venue.

 

http://www.rue89.com/2009/04/27/julien-coupat-ou-les-nouveaux-sorciers




Les habituels rapports de police du quotidien Le Monde :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/18/trois-proches-de-julien-coupat-en-garde-a-vue_1194443_3224.html#ens_id=1164748
http://www.lemonde.fr/archives/article/2009/05/12/tarnac-julien-coupat-reste-en-prison_1192239_0.html

Et ce témoignage :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/05/11/les-policiers-ont-fait-bingo-comme-s-ils-avaient-decouvert-une-cache-d-armes_1191399_3224.html


L’esprit de Tarnac
http://nopasaran.samizdat.net/article.php3?id_article=1652


Julien Coupat
http://sarkofrance.blogspot.com/2009/05/coupat-les-blogs-et-la-peur.html
http://www.article11.info/spip/spip.php?article412



Charles Tatum a relevé sur son blog cette information (voir adresse ci-contre), « L’affaire du vélo de Floirac », dont je suggère la lecture.

 

Source : Rue89 en date du 21 mai (Antiterrorisme : cinq gardes à vue pour une photo potache).
 

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11 mai 2009 1 11 /05 /mai /2009 19:12

 

Tribune dans Rue89 du 11 mai 2009
Par Antonin Grégoire, universitaire

 

Comment la menace terroriste a été créée de toutes pièces pour répondre aux impératifs politiques d’Alliot-Marie et des ex-RG.

 

Le but d’un service de renseignement est de détecter et d’avertir des menaces que le politique n’a ni le temps ni l’expertise de percevoir. Problème : si le politique est en pleine parano sur l’ultragauche et qu’on lui vend de l’islamiste, il n’en tient pas compte, réduit les budgets, et, le jour où se produit l’attentat qu’on lui avait prédit et qu’il n’a pas voulu entendre, il vire tout le monde pour donner un exemple en pâture à l’opinion publique. Ce phénomène s’appelle la politisation du renseignement.


Il y a deux écoles :

Ecole Kennan. Le renseignement doit être totalement séparé du politique. Les services choisissent eux-mêmes ce qui doit être surveillé et sont donc plus performant mais le politique les écoutera beaucoup moins.

Ecole Gates. Assumer à fond la politisation du renseignement : beaucoup plus de confiance, mais les services sont obligés de donner parfois corps aux paranos des politiques. C’est le cas de l’affaire Coupat.


La ministre de l’Intérieur a fait une analyse toute seule ! Sa finesse politique lui a montré que le PCF perdait des électeurs et elle en a donc déduit que l’extrême-gauche allait mathématiquement se renforcer. Analyse auto-confirmée en voyant les manifestations anti-CPE au 20 heures de TF1. La ministre évoque alors une « radicalisation ressentie » ça ne s’invente pas.

 

Un fond de commerce des RG


La ministre fut un peu aidée dans son ressenti, il est vrai, par les RG dont la mouvance anarcho-autonome est le fond de commerce et qui vont bientôt disparaître, avalés par la DST dans la nouvelle DCRI. La menace ultragauche est donc leur seul moyen de survie dans la nouvelle organisation, et pour la ministre, un gros dossier terroriste lui permettant d’exister politiquement. Pourquoi terroriste ? Parce que c’est bien plus prestigieux politiquement que les chiens dangereux.


Durant l’été 2007, la ministre fait donc inscrire l’ultragauche à coté des autres menaces terroristes (islamistes, Corse, ETA…). Et c’est ainsi que la sous-direction antiterroriste de la nouvelle DCRI se voit chargée de la mission ultragauche.

 

« L’insurrection qui vient » distribuée à la PJ


Et qu’est-ce qu’on a sur l’ultragauche ? Pas grand-chose… Alain Bauer, le criminologue multi emploi de la ministre, pianote un beau matin sur amazon.com et découvre l’existence d’un livre qui fait peur : « L’insurrection qui vient ». Ni une ni deux, il en commande 40 exemplaires et c’est l’ensemble des pontes de la PJ qui se retrouvent avec le livre sur leurs tables de nuit.


On en vient logiquement à chercher l’auteur… et puis on a déjà une fiche sur Coupat mise à jour la dernière fois que les services US ont transmis une info sur lui. Ils font très peur ces gens. Ils n’utilisent pas de téléphone portable, se méfient du fichage et de la police : ils préparent donc un mauvais coup. Historiquement, les ministères de l’Intérieur ont toujours été aussi paranos sur les anarchistes que les anarchistes l’ont été sur les ministères de l’Intérieur.


Juin 2008, soit un an plus tard, MAM recevra un rapport de 41 page : « Du conflit anti-CPE à la constitution d’un réseau préterroriste international : regards sur l’ultragauche française et européenne ». Cas d’école de politisation : le « regard » commence exactement au CPE, là où s’était arrêté la brillante analyse de la ministre. Et puisque tout le monde a lu et relu le livre présumé de Coupat, le rapport taille une large place au groupe de Tarnac.


Pourquoi ces références quasi constantes du ministère à la RAF, à Action Directe voire à 1917 ? Car il n’y a qu’en replaçant systématiquement l’ultragauche actuelle comme étant aux prémisses d’une nouvelle mouvance terroriste que l’on peut justifier de maintenir cette menace dans la sous-direction antiterroriste de la DCRI.


Et les RG ont tellement bien convaincu la ministre que celle-ci saute sur le dossier des sabotages SNCF et envoie tout ce qu’elle a, caméras embarquées dans le grand style Sarko, arrêter ce groupe « préterroriste ».

 

La ministre n’a aucune notion d’antiterrorisme


En fait, il est vital que l’arrestation de Coupat suive le même chemin que n’importe quel dossier terroriste. Si Coupat n’était pas présenté au juge antiterroriste, gardé à vue 96 heures, mis sur écoutes etc., les ex-RG reviendraient aussi sec aux chiens écrasés dans le prochain budget.


Peu leur importe l’issue de la procédure en vérité, tant que le dossier suit administrativement la voie antiterroriste. La ministre, elle, est obligée de soutenir ses alliés ex-RG, en réalité son seul pied dans la nouvelle DCRI toute entière dirigée par Bernard Squarcini, sarkozyste pur jus qui envoie tous les dossiers importants au vrai patron.


Mais la ministre n’a aucune notion d’antiterrorisme. On ne fait pas de com sur le terrorisme anarchiste car tous les groupuscules d’extrême gauche d’Europe vont se mobiliser pour « libérer nos camarades » avec plein de bonnes idées d’action fournies par la médiatisation de l’affaire et les références constantes au terrorisme. Autre problème de taille : ce qui se fantasme sur l’ultragauche ne se surveille plus sur les menaces réelles.


Non contente d’augmenter le risque terroriste en détournant les services, la ministre en crée un autre qui n’existait pas à l’origine. C’est la sécurité à la Sarkozy dirons-nous. Le conseil du jour : faites attention à vous. Pas parce que Sarkozy le dit mais précisément parce qu’il ne le fait pas.

 

http://www.rue89.com/2009/05/11/coupat-lultragauche-et-la-politisation-du-renseignement

 

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29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 05:24



Libérez Julien Coupat !
par Irène Terrel

Le Monde du 28 avril 2009



Tout ou presque a été dit sur le dossier, sur l’inconsistance des charges, sur la présomption de culpabilité dont bénéficient les détenus politiquement ciblés, sur les détentions provisoires qui trop souvent sont la règle, sur l’absurdité de l’épithète « terroriste » accolée à une dégradation purement matérielle, sur la toute-puissance du parquet, sur les dérives tentaculaires des lois antiterroristes, sur la criminalisation à découvert de l’édition, sur l’expansion à l’infini des répressions, ici les bandes, là, les cagoules, etc.


Tous ou presque ont exprimé leur indignation, leur solidarité, leur intérêt, pas une émission politique, culturelle, branchée ou pas, du matin au soir, pas un blog, pas un journal qui n’y soit allé de son couplet pro-Tarnac. Sûrement, bientôt des livres dévoileront le mystère de la nuit des caténaires…


Et pourtant Julien Coupat est toujours détenu, sans même, au diable la jurisprudence européenne, avoir été autorisé à étudier son propre dossier… ! Cela fera bientôt six mois qu’il arpente les courettes de la Santé, les sous-sols du Palais de justice, les cabinets des juges, et qu’en rentrant le soir dans sa cellule, si petite qu’elle pourrait devenir invisible, il découvre sa photo de filature sur l’écran de la télévision…


Huit « terroristes » pourtant vite relâchés, abusivement dispersés depuis dans l’Hexagone et, lui seul, toujours détenu, mais pourquoi ?


Pour s’être tu pendant quatre-vingt-seize heures de garde à vue antiterroriste, pour avoir défié les convenances judiciaires, pour avoir protesté contre les fouilles à nu, pour avoir refusé les enquêtes de personnalité, pour avoir ri parfois du questionnement des juges, pour n’avoir pas livré ses goûts littéraires, ses penchants philosophiques, ses opinions politiques, pour avoir sillonné le monde sans téléphone portable et s’y être fait des amis dont il a tu les noms, pour avoir refusé tous les fichages, pour avoir pensé, écrit, manifesté, voyagé, pour n’être pas tombé dans le panneau des idéologies précuites, pour avoir dérangé l’ordre morose d’un temps qui parfois passe si lentement, bref pour avoir à sa façon « travaillé à l’établissement conscient et collectif d’une nouvelle civilisation » (Armand Gatti).


Déjà, souvenons-nous, le 19 décembre 2008, un juge des libertés et de la détention (depuis lors introuvable) avait ordonné sa libération, en estimant « que dans ce dossier, toutes les personnes mises en examen ont été placées sous contrôle judiciaire (…), que Julien Coupat a été interrogé (…), que la détention provisoire de l’intéressé n’apparaît pas aujourd’hui indispensable à la manifestation de la vérité (…), qu’il offre toutes garanties de représentation, qu’au surplus, il n’a jamais été condamné ». C’était compter sans l’acharnement désespéré d’un parquet mis à mal.


Une nouvelle demande de mise en liberté a été déposée au nom de la simple application de la loi française : « La personne mise en examen, présumée innocente, reste libre » (article 137 du code de procédure pénale).


« Vous tiendrez votre liberté de ce que vous aurez libéré… », écrivait le poète Joë Bousquet. Que tous ceux qui se sentent concernés demandent avec nous la libération immédiate de Julien Coupat.

 

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/04/28/liberez-julien-coupat-par-irene-terrel_1186461_3232.html




Vidéos de Me Irène Terrel sur la chaîne France 3

 

Extrait de la conférence de presse du 2 avril 2009 (14’09”) :
http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoafJCG4.html

Interview à Fabrice Bidault et José Sousa (4’ 45”) :
http://ma-tvideo.france3.fr/video/iLyROoafJXUi.html

 
 

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